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De la réforme L.M.D à la réforme du L.M.D ???

dimanche 4 juillet 2010

Sonia Naccache

Après l’échec de la réforme L.M.D…une réforme du L.M.D. est-elle encore possible ?

Plusieurs institutions universitaires ont vécu récemment une fin d’année marquée par le report quasi-systématique des délibérations et la prolongation excessive de la majorité d’entre elles afin de parer aux erreurs de saisie des notes et de calcul des crédits ou des moyennes. De tels « incidents » étaient jadis exceptionnels et « tabous ». On s’est résigné, cette année, à les tolérer afin d’éviter le pire qui est l’injustice ou le discrédit des diplômes.

Parmi les causes de ces « turbulences », on peut citer la démultiplication des délibérations conséquente à celle des filières, le nombre faramineux de notes à saisir et à vérifier, la nécessité de se conformer, pour la gestion des résultats, à des applications informatiques uniformisées, rigides et insuffisamment maîtrisées et, enfin, les méandres encore impénétrables du système L.M.D, cinq ans après son adoption.

Ces dysfonctionnements pourraient n’être que les vicissitudes passagères d’une transition difficile, s’il ne régnait parmi les enseignants un profond sentiment de découragement, dû au fait qu’ils se sentent définitivement et totalement dépossédés des ressorts du contrôle des connaissances et de la sanction des résultats comme ils ont été exclus de la conception de cette réforme et du contenu des programmes. De leur côté, les étudiants manifestent une défiance croissante et préoccupante à l’égard des résultats, malgré la bonne volonté de leurs enseignants, qui cache mal leur incapacité à répondre valablement à tous leurs questionnements et inquiétudes légitimes.

Cet emballement de la « machine » des examens n’est, hélas, que la partie visible de l’iceberg des dysfonctionnements profonds causés par l’adoption précipitée du système L.M.D dans notre pays. Le temps de la réflexion a été abrégé, la véritable concertation sciemment contournée et escamotée et l’évaluation des moyens nécessaires à la mise en place de ce système expédiée. A l’achèvement de sa phase « Licence », les répercussions négatives de l’application aventureuse du système L.M.D se sont étalées au grand jour, et demandent aujourd’hui une révision rapide et sérieuse. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous évoquerons, dans ce qui suit, les constats les plus significatifs.

D’abord, une inflation déroutante d’offres de formations, provoquée par l’application distordue et obstinée de la fameuse règle des deux tiers. Cela a produit une mosaïque de formations indéchiffrables, aussi bien pour les étudiants que pour leurs employeurs supposés. La récente décision du ministère d’en supprimer 120 pour l’année prochaine traduit, sans doute, la conscience à l’intérieur même de l’autorité de tutelle que cette situation ne peut plus durer. On ose espérer que les tours de vis ne se limiteront pas à cela.

Par ailleurs, la méconnaissance persistante des rouages de ce système par les nouveaux bacheliers, les étudiants et les enseignants (à l’ère de l’infantilisation des étudiants, il ne faudrait pas omettre leurs parents), fait que l’objectif déclaré d’assurer une meilleure lisibilité des formations paraît pour le moins cynique. Cette méconnaissance a même été « programmée »,, puisque le ministère avait, d’emblée, exclu l’adoption du tutorat, conçu justement pour guider l’étudiant dans cet environnement complexe.

A la prolifération des formations, va ensuite s’ajouter celle des matières et par voie de conséquence, celle des notes à saisir et des contrôles de connaissances à organiser. Si on y ajoute, enfin, l’injonction faite aux institutions, y compris celles d’enseignement de masse, d’instaurer le contrôle continu pour un grand nombre de matières, la boucle de l’absurdité est bouclée. On s’est ainsi retrouvé en train de contrôler des connaissances qu’on n’a pas eu le temps de délivrer, tellement le contrôle continu avait empiété sur l’enseignement. Marque supplémentaire de la rigidité et de l’incohérence de ce système, le contrôle continu, censé inciter à l’effort dans les unités fondamentales, a été réservé, par arrêté ministériel, à celles transversales et optionnelles (du moins dans les disciplines d’économie et de gestion).

C’est dire à quel point ce système s’est transformé en une machine implacable, insensible même au bon sens. A cet égard, une plus grande autonomie devrait être restituée aux institutions afin de privilégier l’acquisition des connaissances et moduler leur contrôle suivant le contexte de chacune.

Enfin, « l’argument massue » de la réforme, qui était l’adaptation des formations aux exigences du marché du travail s’avère illusoire, sinon démagogique. En effet, le marché du travail -qu’on nous avait dit, il y a cinq ans, en demande de formations courtes axées sur des compétences techniques- s’est avéré incapable d’absorber la masse des premiers diplômés de la licence appliquée, si bien que le ministère s’est empressé, à l’automne 2009, d’exiger que des masters appliqués soient ouverts à l’intention de ces derniers. Ceci confirme que, lors du lancement du L.M.D, aucune étude du marché du travail n’avait préalablement exploré les besoins anticipés de ce dernier, si tant est qu’on puisse le faire.

Car il n’échappe à personne que l’offre de formations, aujourd’hui, doit répondre aux besoins de l’économie dans trois ou quatre ans. Or, dans notre monde en mutation rapide, personne ne peut dire exactement ce que seront les besoins spécifiques de l’industrie demain, ni ceux des industries de demain. Raison pour laquelle il n’était pas sage de « professionnaliser » à tout va - et surtout aux dépens des formations fondamentales classiques qui, en formant d’abord des esprits, assurent à l’étudiant une meilleure capacité d’adaptation aux mutations qu’une formation technique que nous qualifions aujourd’hui, pudiquement, de « ciblée », mais qui peut s’avérer demain, « étroite ».

Nous rappellerons, au passage, que l’empressement du ministère de l’enseignement supérieur de mettre en application le L.M.D a, ironiquement, pris de court le gouvernement même puisque, au jour d’aujourd’hui, le flou règne encore sur les modalités d’intégration des diplômés du L.M.D dans la fonction publique ou l’enseignement secondaire.

Les quelques dysfonctionnements que nous venons d’évoquer nous amènent, enfin, à nous demander : à qui profite tout cela ? Question lancinante, qui martèle l’esprit de tous les enseignants qui ont vu ce naufrage arriver. Ma réponse est : personne !

Les étudiants sont perdants, par le bourrage de crâne qu’ils ont eu à subir, le parcours du combattant que sont devenus leurs examens et l’incertitude qui scelle leur sort une fois leur diplôme obtenu. Plus fondamentalement, ils ont raté la maturation intellectuelle que les études supérieures sont censées leur apporter. N’ayant pas profité de cours formateurs, donnés dans la sérénité et ayant été considérés comme une quantité négligeable au milieu de cette réforme, ils ressortent de l’université aussi infantilisés qu’ils y sont entrés. Et à ce niveau, c’est le pays qui, d’une part, perd des citoyens et d’autre part, aura du mal à remplacer ses élites dans quinze à vingt ans. Le ministère et les enseignants sont, selon moi, tous les deux perdants également.

En durcissant sa position à l’égard des enseignants les plus concernés par la chose publique afin de faire passer en force la réforme, le ministère a perdu l’occasion d’entendre le son de cloche de ceux qui sont sur le terrain de l’enseignement, de la recherche et de la réalité qui, maintenant, nous rattrape. Il a finalement récolté la démobilisation de la masse des enseignants sans lesquels, aujourd’hui, la « réforme de la réforme » n’est pas possible.

Toutefois, l’enseignement n’étant pas un gagne-pain, mais une vocation et une responsabilité morale, les enseignants ne failliront jamais à leur devoir citoyen de remettre en marche leur université, pour peu qu’ils trouvent le traitement digne et la considération qu’ils méritent.

Sonia Naccache

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