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José Saramago :

Le serrurier, prix nobel de littérature, est un communiste ...hormonal

dimanche 4 juillet 2010

Mohamed Larbi Bouguerra

José Saramago, premier écrivain de langue portugaise à obtenir le Prix Nobel en 1998 –comme Najib Mahfoud pour la langue arabe, dix ans plus tôt, en 1988- s’est éteint le 18 juin 2010 aux îles Canaries, à 87 ans. Ecrivain engagé, il a toujours considéré que l’écriture est « son travail d’écrivain et de citoyen ».

Dans un entretien aux Lettres françaises, en 2008, il disait : « Pour ce qui me concerne, pour que je me mette à raconter une histoire, il faut que quelque chose d’important pour moi, en tant que citoyen, me pousse à le faire »

Avec lui, nous perdons un écrivain, un poète et un prosateur de grande envergure, un grand communiste et un humaniste vigilant, qui s’est, notamment, toujours élevé contre les crimes d’Israël contre les Palestiniens. Ecrivain puissant, à l’écriture ample, il savait marier la satire au fantastique, s’interrogeait sur les frontières entre illusion et réalité et tenait, à la fin de sa vie, un blog fameux dans lequel il fustigeait la politique, « cet art de ne pas dire la vérité ». Il y qualifiait George Bush de « produit pernicieux de la nature dans les pires heures », « d’intelligence médiocre et d’ignorance abyssale ». Il voyait en Nicolas Sarkozy « un irresponsable et un hypocrite politique », car il appliquait la « vieille stratégie du deux poids, deux mesures » entre Israël et les Palestiniens. Pour lui, Berlusconi est « un délinquant », « indifférent à toute considération morale ». Il avertit le Président Obama de ne plus parler de « relation spéciale » avec Israël, car cela serait de « la complicité criminelle. » (Ce blog a été publié en français in : José Saramago, « Le cahier », 244 pages, préface d’Umberto Eco, Le Cherche midi, Paris, 2010).

La vraie révolution est celle de la bonté 

Saramago fut un homme de conviction qui s’est élevé, sa vie durant, contre les injustices, les guerres et le sectarisme de toutes les religions. Le gouvernement portugais, qui n’a pas hésité à censurer son « Evangile selon Jésus-Christ », paru en 1991 car, prétendait-il, « il portait atteinte au patrimoine religieux des Portugais », lui fera cependant des obsèques nationales le 20 juin à Lisbonne. « Dieu est le silence de l’Univers et l’homme le cri qui donne du sens à ce silence », écrira cet athée militant, qui croyait surtout, comme il le disait à une journaliste du Monde, en mars 2010, que « la vraie révolution qui manque est celle de la bonté. Malheureusement, le mépris social a dénaturé ce mot. Il est temps de lui redonner tout son sens ».

Fils de paysans pauvres, analphabètes et sans terre, Saramago abandonnera le lycée et deviendra un autodidacte à force de fréquenter les bibliothèques. La pauvreté fut sa principale formation. Famines et disettes furent souvent son lot. Il exerça divers métiers, dont celui de serrurier à Lisbonne, cette capitale dont il évoquait volontiers l’histoire arabe, qui cessa le 24 octobre 1174, après un siège de trois mois. Il revendique haut et fort « le magnifique métissage, pas seulement de sangs, mais surtout de cultures, qui a fondé le Portugal et l’a fait durer jusqu’aujourd’hui. »

Alors que la dictature de Salazar était au faîte de sa puissance répressive, José Saramago rejoindra, en 1969, le Parti Communiste Portugais, alors clandestin, pour combattre ce régime fasciste. Il participera à « la révolution des œillets » qui verra, en 1974, la chute de Salazar.

Parlant de son engagement politique au Manifesto italien, il affirmera que la lecture à 30 ans de « La Sainte famille » lui indiqua « que seul un socialisme intégralement compris (donc, le communisme) » pouvait satisfaire ses aspirations à la justice sociale, car Marx et Engels écrivaient dans cet ouvrage : « Si l’homme est formé par les circonstances, alors il faut former les circonstances humainement » et Saramago de confier : « Rien de plus clair, rien de plus éloquent, rien de plus riche de sens. » Lors d’une interview, au présentateur de télévision français Bernard Pivot qui s’étonnait qu’il puisse continuer à être communiste après les erreurs et les désastres du système soviétique, Saramago rétorqua qu’il est un communiste « hormonal », qu’il lui était impossible d’avoir des idées différentes : les hormones avaient décidé ! Pour lui, en fait, le socialisme - et à plus forte raison le communisme- est un état d’esprit : « Je continue à le penser. Et la réalité se charge chaque jour de me donner raison. »

Qui a résisté soixante ans, résistera soixante ans de plus !

En mars 2002, le Prix Nobel se rend à Ramallah en qualité de membre de la délégation du Parlement des écrivains. La situation en Palestine lui a inspiré cette déclaration : « Ce qu’il faut faire, c’est sonner le tocsin, partout dans le monde, pour dire que ce qui arrive en Palestine est un crime que nous pouvons stopper. Nous pouvons le comparer à ce qui est arrivé à Auschwitz. » Plus tard, il précisera à l’agence de presse portugaise Lusa : « La répression israélienne est la forme la plus perverse de l’apartheid. …Personne n’a idée de ce qui se passe ici…Tout est rasé par les bulldozers. Les villages palestiniens ont été détruits et on n’y cultive plus rien. » On devine combien a dû être choqué, face à la désolation de la Palestine occupée, l’homme qui a écrit dans « Le conte de l’île inconnue » : « Aimer est sûrement la meilleure façon d’avoir, avoir est sûrement la pire façon d’aimer. »

Sur son blog, il a souvent fustigé les crimes d’Israël et son exploitation éhontée des horreurs du nazisme allemand et de l’Holocauste, surtout après la sauvage attaque de Gaza par l’armée sioniste, rappelant, le 12 janvier 2009, que le philosophe israélien Yeshayahu Leibowitz a accusé en 1982 cette armée d’avoir une mentalité « judéo-nazie ». Il remarque que cette armée « continue fidèlement, en exécutant des ordres de ses gouvernements successifs, les doctrines génocidaires de ceux qui ont torturé, gazé et brûlé ses ancêtres. On peut même dire…que les disciples ont dépassé les maîtres. »

Le 8 janvier 2009, à l’occasion de l’action criminelle d’Israël contre la population gazaouie, il remet sur son blog un article paru en 2000, à l’occasion de la seconde Intifida, sous le titre « Des pierres de David aux tanks de Goliath », dans lequel il condamne l’idée de l’existence d’un peuple élu de Dieu, idée qui justifie automatiquement le racisme obsessionnel et tout ce que les Israéliens font subir aux Palestiniens, comme il fustige l’idée messianique d’un « grand Israël » qui réalise enfin les rêves expansionnistes du sionisme le plus radical. Il constate enfin qu’aujourd’hui, ce sont les Palestiniens qui jettent les pierres de David, et que Goliath est l’ami des Etats-Unis, qui lui fournissent la panoplie de mort la plus sophistiquée pour l’utiliser, non contre une armée moderne, mais contre les mères de famille et les enfants des écoles.

Mais ses certitudes demeurent inébranlables s’agissant du sort des Palestiniens en lutte pour leur terre : la justice et le droit finiront par l’emporter, car « Qui a résisté soixante ans résistera soixante ans de plus. »

Adieu à ce grand homme, adieu au communiste « hormonal » et au poète au grand coeur…auquel on pourrait dédier ces vers de l’immortel Al Mutanabbi :

« Tu mériterais que les astres descendent jusqu’à toi ….
L’humanité entière est comme un poème dont tu serais le plus beau vers. »

Mohamed Larbi Bouguerra

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