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La pente funeste de la censure

mercredi 23 juin 2010

par Ahmed Ounaïes

La liberté d’expression est une composante essentielle du régime démocratique. Elle permet de révéler les abus et les débordements des intérêts particuliers et de réguler, par la voie de l’argumentation et de la confrontation pacifique, la compétition entre les intérêts politiques et économiques. La liberté d’expression contribue à moraliser la compétition inhérente au régime démocratique. La saine pression de l’opinion publique, librement informée, préserve ainsi l’égalité entre les citoyens tout en maintenant la dynamique de la libre information, de la libre discussion et du débat contradictoire.

Quand l’opinion publique bénéficie d’une information ouverte et plurielle, elle forme son jugement à la faveur de la libre confrontation des opinions. De ce fait, son adhésion à une politique donnée est raisonnée et ne saurait être ébranlée au hasard d’une information malveillante. La méthode de la confrontation critique et de la discussion rationnelle la prémunit contre la propagande superficielle et les fluctuations émotionnelles.

En exerçant sa faculté critique, le citoyen se donne le moyen d’éviter l’erreur et de cerner au plus près la vérité. Le débat contradictoire est, par lui-même, formateur, il constitue le rempart le plus sûr contre l’acte ou le verbe trompeur. L’adhésion à une politique, le sens d’un vote, la confiance dans un dirigeant tiennent à cette liberté, à l’exercice de la faculté critique et au débat contradictoire. Refuser ces libertés revient à mettre en question l’ordre démocratique dans ses fondements.

Une politique qui recourt à la censure, qui prive la société de la faculté d’accéder à la connaissance des faits dans leur diversité et qui empêche l’exercice de la critique est fondée à craindre, en effet, la fragilité d’une opinion publique infantilisée. C’est le premier pas d’une stratégie qui fragilise la société en commençant par détruire un des piliers de l’ordre démocratique. Il n’est pas sûr que cette politique parvienne à verrouiller totalement l’information ni à isoler l’ensemble de la société. Elle s’expose, cependant, par le fait même de la censure, à des faux problèmes et à des embarras infinis.

Le fait est qu’elle crée une dualité d’information et une conflictualité politique totalement artificielles, et qui ne sont pas aisément gérables dans le contexte présent de l’évolution de la société et du monde. Le plus grave est qu’une politique de censure qui revendique par ailleurs l’option démocratique et libérale se désavoue elle-même. C’est une première conséquence sérieuse et, à long terme, intenable.

L’autre conséquence est de devoir justifier indéfiniment la suspicion contre les citoyens, jugés incapables d’établir par eux-mêmes la distinction entre le vrai et le faux. La censure a pour fonction de filtrer les faits et les jugements, d’autoriser les seules informations correctes et d’épargner à l’opinion le danger de tomber dans l’erreur et de succomber aux pièges malveillants de l’ennemi ou des ennemis. En toute cohérence, la censure est soutenue par des mesures dissuasives.

Les citoyens n’y échappent pas et pourtant, ils ne s’y résignent pas, car une telle prétention est abusive, aucune politique n’ayant jamais réussi à brouiller ou à dissimuler totalement les vérités. Dans un tel contexte, la politique de communication devient par nature malsaine. La censure affecte le citoyen dans sa dignité et crée un fond de suspicion inverse. La faculté critique n’en est guère affaiblie mais d’autant plus stimulée, sauf qu’elle acquiert d’autres portées. La rançon des faux problèmes est incommensurable.

Le verrouillage, de toute évidence, n’est jamais parfait, il n’empêche pas certaines vérités d’éclater. Elles risquent alors d’abuser les parties étrangères fragiles et crédules. Comment prémunir à leur tour les partenaires contre l’information qui risque de les entraîner dans des jugements et des décisions contraires aux intérêts du pays ? La dernière conséquence est donc d’assumer la protection des partenaires incapables de distinguer le vrai du faux. Pas plus que les citoyens, leur avis n’est nullement nécessaire : ils ne réalisent pas leur fragilité, ni le piège qui leur est tendu de compromettre les intérêts communs en se fourvoyant avec des citoyens dénaturés.

La pente de la censure est funeste.

Ahmed Ounaïes – Tunis, 15 juin 2010

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