attariq aljadid

Accueil > Français > Actualités nationales > Le football malade… de notre société et de notre politique

Après les graves événements d’El-Menzah

Le football malade… de notre société et de notre politique

dimanche 18 avril 2010

Les graves débordements dus à une partie des supporters de l’Espérance Sportive de Tunis pendant le match qui mit aux prises leur équipe à celle d’Hammam-lif et les durs affrontements qui les opposèrent ensuite aux forces de l’ordre ont suscité, légitimement, une forte émotion et ont occupé la une des médias pendant plusieurs jours.

Bref, c’est le sujet de l’heure : condamnations, rappels à l’ordre, interrogations et propositions de remèdes se sont succédé sur les pages des journaux et à l’occasion de débats télévisés. Nous revenons, pour ce qui nous concerne, sur ces événements, en proposant une lecture qui situe la passion exagérée des supporters dans son contexte social, qui fait le point sur le phénomène des ultras et l’inanité de son traitement sécuritaire et, enfin, sur la médiocrité de nos dirigeants sportifs.

Dépassionner les débats ?

Dépassionner les débats, relativiser les enjeux, rappeler que le football n’est, après tout, qu’un jeu. Tout cela est sensé, sage et doit être dit. Mais, hélas ! Cela reste en porte-à-faux avec notre vécu social. L’intérêt, sinon la passion, pour le foot y occupe une place exagérée, tout à fait disproportionnée. Regardez la part de ses émissions que notre télé nationale consacre à la transmission des matchs et à l’actualité du foot. Idem pour la radio et les journaux. C’est à se demander s’il existe autre chose dans le pays qui soit digne d’intérêt.

Or, ceci n’est pas l’état normal des choses. C’est même le symptôme d’une situation malsaine, d’un état maladif de la société qui fait que, par un jeu de vases communicants, l’intérêt pour le foot ait occupé, en particulier chez nos jeunes, les places, laissées vides, de la lecture, de la culture ou, plus généralement, de l’implication dans la vie de la cité. Vus sous cet angle, les appels à la relativisation des enjeux apparaissent comme tardifs et inopérants. D’autant plus que le monde des supporters a vu l’apparition, ces dernières années, d’un phénomène nouveau : celui des groupes dits ultras, qui a suscité certaines mesures, pas très heureuses, de la part des autorités.

Le phénomène ultra et son traitement maladroit

Comme leur nom l’indique, les ultras se présentent comme les supporters les plus radicaux – d’autres diront les plus fanatiques – d’un club de football. Leur moyenne d’âge est basse, et ils se distinguent des autres supporters par leur manière d’encourager leur équipe : ils ont leurs propres signes distinctifs et, 90 minutes durant, ils chantent la gloire de leur club et la leur. Comme leur passion, leurs chants – repris d’ailleurs par le reste du public – sont excessifs. Ils ont une tonalité guerrière : on y évoque souvent guerre, révolution, commandos, martyr et, logiquement, la volonté d’en découdre. Ainsi, même s’ils promouvaient un aspect festif sur les gradins, à travers les belles chorégraphies qu’ils improvisaient, les ultras finirent par inquiéter les autorités qui décidèrent de réagir pour juguler le phénomène.

Toutefois, on ne peut pas dire que les mesures prises par les autorités aient été fines et adroites. Il s’agissait pour elles de faire en sorte que ces groupes disparaissent de la circulation, tout simplement. D’abord, elles essayèrent de leur enlever toute visibilité. Autrement dit, elles combattirent leurs signes distinctifs : exit leurs drapeaux, leurs maillots et leurs casquettes – l’effigie du Che étant jugée particulièrement indésirable. Or, l’application de ces mesures s’est traduite dans les faits par toute une série de petites humiliations que devait endurer tout supporter moyen pour pouvoir entrer au stade : confiscation de drapeaux, casquettes et, pire, de tee-shirts ! Or, on ne peut pas dire que ce genre de traitement favorise de bonnes relations entre supporters et forces de l’ordre.

Ensuite, les autorités prirent la décision, au début de cette année sportive, de dissoudre ces groupes. Ce qui est pour le moins curieux, car ceux-ci n’ont aucune existence officielle, étant des formations spontanées au sein du public des grands clubs. Néanmoins, c’était là le signe qu’on n’allait plus les tolérer et qu’on allait les combattre par tous les moyens. Mais, au vu de ce qui s’est passé jeudi dernier, on est en droit de s’interroger si la traque, le harcèlement et l’interdiction de ces groupes ont été vraiment le bon choix. Les tolérer et identifier des vis-à-vis ou des relais avec cette frange du public n’aurait-il pas été plus judicieux que la répression tous azimuts, d’autant que la violence qu’on leur imputait était encore potentielle et ne s’était pas vraiment manifestée sur le terrain ?

Par ailleurs, et comme nous le soulignions dès le début, nous pensons que, quelles que soient leurs tares, les ultras ne peuvent être tenus pour les uniques responsables des dérives de notre football. Une saisie globale du phénomène de la violence ne peut occulter le triste rôle joué par les dirigeants des clubs, dont plusieurs, hélas ! ne brillent pas par leurs qualités intellectuelles et morales.

La médiocrité des dirigeants

On ne le sait sans doute pas, mais il ne se passe pas une semaine sans qu’un dirigeant de club (souvent son président) ne soit convoqué devant la commission de discipline de la Fédération tunisienne de football. Au menu des errements des « responsables » sportifs, on trouve de tout : déclarations intempestives – propres à enflammer les esprits – mettant en doute la neutralité et la probité des instances fédérales, évocation de complots ourdis dans les coulisses contre les intérêts de leur club, tentatives de corruption d’adversaires, invasion de terrain et agressions, souvent verbales, mais parfois physiques aussi, de l’arbitre ou d’un joueur adverse, etc. Cela laisse songeur !

Or, à ce niveau, la responsabilité des pouvoirs publics est clairement engagée. Qui ne sait, en effet, que les présidents de clubs, ceux des grandes villes comme ceux des villages les plus reculés, sont en fait cooptés-sinon nommés- par les autorités régionales, le gouverneur présidant souvent des assemblées générales « électives » ? Pourquoi, malgré l’existence de profils de qualité dans le monde du sport et de gens compétents dans l’entourage des clubs, le choix tombe-t-il sur ceux qui, dans les médias, réagissent comme des supporters moyens, justifiant les défaites par l’arbitrage, le complot etc.? Comment ne pas voir, dans ce contexte, que ce type de déclarations fait monter la tension de plusieurs crans, que les risques de dérapages sont ainsi multipliés, et qu’il suffit, souvent, d’une petite étincelle pour mettre le feu aux poudres ?

On le voit, la problématique de la violence dans nos stades est complexe, et elle doit être saisie dans sa globalité. Il ne sert à rien, sous le coup de l’émotion, de s’empresser de chercher un coupable pour le désigner à la vindicte populaire et en faire un bouc-émissaire. On ne ferait, ainsi, qu’esquiver les vrais problèmes et passer à côté de leur traitement. L’autorité de tutelle a du pain sur la planche : on espère que, dans sa démarche, elle s’occupera plus de jeunesse que de sport, qu’elle fera en sorte que notre jeunesse s’intéresse au sport, mais aussi à plein d’autres choses, tout aussi passionnantes !

Baccar Ghrib

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose