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Zirzis ..à jamais , Vivre ici…pour toujours

mercredi 14 avril 2010

Ahmed Ouerchefani

« Zirzis » le film de Mohamed Zran est actuellement projeté à la maison de la culture de la ville de Zarzis ( et dans beaucoup d’autres salles dans le pays) et connaît un vif succès, non seulement parce qu’il parle de la ville de Zarzis et que les « acteurs » sont en majorité des figures « pur terroir » , mais et surtout par la polémique , déconcertante et complètement absurde, alimentée par certains esprits, concernant la présence dans le film d’un personnage de confession juive dont la « tunisianité » de toujours ne lui a été d’aucun secours chez ces sus-dits esprits .

Mis à part ce « contretemps » navrant, tout le monde est unanime pour dire qu’il s’agit d’un très bon film.

Généralement quand vous décidez de votre propre chef de faire l’effort d’aller dans un salle de cinéma pour « mater » un film, comme disent les jeunes, vous y allez pour satisfaire un besoin culturel ou simplement pour « tuer » le temps et vous ne vous y préparez pas outre mesure , mais lorsqu’on vous convie à l’avant-première d’un film, la solennité de l’événement pointe dans votre esprit et vous sollicitez votre mémoire , usée et polluée par les futilités du présent, de rassembler ce qui reste de la culture cinématographique que vous avez acquise durant les années « Janvier » grâce à la FTCC et autres clubs du septième art ,et ce en prévision d’un éventuel débat post projection ou d’une discussion de fin de soirée.

Mais l’on se rend compte après la projection que ces « précautions » mnémoniques n’ont pas servi à grand chose

Mohamed Zran nous « abandonne »à nous-mêmes, tout court, mais aussi dans une sorte d’étrange et douce perplexité, tellement la plongée , en apnée la plupart du temps qu’a duré la projection , dans un Zirzis bruissant, grouillant, poignant , nous plaque à la figure l’ignorance de « notre ignorance » : « Et moi qui croyais connaître Zirzis ! … » l’estime de soi en prend un coup …deux coups même car ce que nous venons de voir semble rebelle à la classique catégorisation que nous nous sommes appliqués à intérioriser à savoir : s’agit-il d’un documentaire ou d’une fiction ? le film est trop vivant pour être un documentaire ,et donc « un archivable has been » et pas assez « mono tramé » pour constituer une fiction. Une idée effleure notre esprit un instant : s’agit d’une sorte de « ciné réalité » qui, à l’instar de la télé réalité, livrerait la misère (ou la bêtise) des uns en pâture à l’oisiveté de autres ? mais l’idée est vite abandonnée : le monde crée par le film est trop vrai pour se prêter à la « manipulation » du fard et du trucage de la « mise à disposition » ; le réel étant une des réalisations du possible , Zirzis n’est pas la réalisation « communément perceptible » de Zarzis.

Est-ce un film à thèse « unique » ? Non, mais à thèse(s) , certainement , tel qu’il est « reçu » du moins. Nos maîtres nous ont enseigné qu’une œuvre , littéraire ou artistique se « fait » à deux ; le destinateur et le destinataire . Le destinateur de « Zirzis, » en l’occurrence Mohamed Zran a-t-il une ou plusieurs thèses à défendre ? peut-être , ou tout simplement des messages savamment codés ou franchement crus, à transmettre , clins d’œil complices au détour d’une scène , d’un mot , d’un geste ? certainement . Toujours est-il qu’en aval , Zirzis ne laisse pas indifférent, loin de là.

D’abord par le talent du cinéaste qui , à partir d’une succession de portraits ( disparates , à première vue) et d’une série de plans (carte postale) a su créer un p’tit monde pluriel et riche en « humeurs » mais très solidaire face aux petits tracas du quotidien tout comme devant les grandes questions relatives à la condition humaine , un p’tit monde plein d’humanité où les conflits s’estompent et les tensions s’apaisent .

Mohamed Zran fait preuve là d’un grand professionnalisme et surtout d’une grande sensibilité aux très fins fils conducteurs et autres connecteurs qui constituent le réseau relationnel local , difficilement perceptible par un « non zarzissien » . C’est certainement les couleurs et « senteurs » de l’enfance qui ressurgissent , Mohamed Zran étant comme on le sait, natif de Zarzis.

Ensuite par le naturel des personnages et leur spontanéité : non seulement , ils ont su dominer « l’appréhension de la caméra » mais la plupart d’autre eux ont ôté le « masque social » pour paraître encore plus naturel ce qui fait que le personnage de Tahar par exemple, dans le film nous fait re-découvrir la personne Tahar que nous connaissons depuis toujours.

Des face à face « humains » saisissants qui, par la spontanéité des « protagonites » et la simplicité désarmante de leurs propos, semblent réussir là où s’enlisent traités ardus et habiles tribuns : apaiser les dissonances inter et intra culturelles et dompter à l’unisson les grandes peurs « métaphysiques » et les tourmentes existentielles :
aborder le « divin » - pas moins – sans « Basmala, ni Fatiha » , mais autour d’un « canoun et barred » par Tahar , l’instit, produit et « producteur » d’un système de valeurs en continuelle gestation et jamais à terme , et par sa femme, désarmant témoin d’un « way of life » traditionnel inusable…
« Inviter » Freud – Sigmund Freud s’il vous plait – dans une échoppe d’un autre temps au fin fond du sud Tunisien par Cham’oun le vieux droguiste juif pour qui un mort , bien mort, continue à entendre ,de ses oreilles entendre jusqu’à ce qu’on l’asperge d’eau .. – sacré Eternel Orient ! le jour où tu manqueras d’eau…- et par Hédi , l’artiste , rescapé « lettré » des éternelles marées conflictuelles de Mare Nostrum
N’est-ce pas là des moments de pure humanité ! Mohamed Zran n’a-t-il pas réussi à créer une sorte de « no chou, chèvre, loup land » apaisé et apaisant, où turbans, kippas et autres soutanes n’ont pas droit de cité , et ce en familiarisant le divin, en le ramenant à sa plus simple expression humaine « la foi de grand’mère » ? serait-on tenté de dire . Préoccupation métaphysique domptée et apprivoisée en quelque sorte
Par contre , la Grande Préoccupation qui passe en premier dans « les priorités locales » semble être celle exprimée par Béchir , le chauffeur de taxi : « si vous faites la prière, on vous prend au poste de police si vous buvez du vin on vous prend aussi, on ne sait plus quoi faire… » ,à chacun sa situation cornélienne ,ou celle qu’on lui impose. Prenez garde, têtes pensantes, le paradigme est mouvant.

Des face à face de lieux qui semblent se narguer , se tirailler mais jamais se télescoper.

D’un côté le « hanout » de Cham’oun , véritable grotte d’Ali Baba , citadelle atemporelle où semblent « se barricader » pratiques et menu objets traditionnels qui résistent au changement et bravent le temps et dont le vieux Cham’oun est le dépositaire le plus sollicité. Tout Zirzis y défile et tout zirzis y trouve ce qu’il cherche : une toupie pour l’enfant, un talisman pour la fille dont le « maktoub tarde à venir », un « peu de quelque chose » pour la chèvre qui souffre…même Tahar le progressiste imbu de rationnel , Fathi l’artiste ,rejeton non désiré du pragmatisme occidental et Fatma la marieuse, rompue aux dures lois du « négoce » matrimonial … même eux semblent « puérilement » attirés par « l’intiqua » et inéluctablement tirés par un besoin de ressourcement .

D’un autre côté la plage , lieu de rencontre , de brassage , entre des jeunes « locaux » qui tournent le dos à Chamoun , à son hanout et à son Zirzis et rêvent de partir, et entre des « roumi » venus d’ailleurs , véritables transfuges d’un certain mode de vie « outrancier »de la rive nord qui échouent languissant sur la rive sud . Ah la plage ! « Echelle du Levant » moderne , où se croisent ceux qui ,déçus , cherchent à partir et ceux qui , déçus aussi , cherchent à s’installer , où tout se négocie  : les « Souvenirs » de Belagcem (Casimir) , « l’affaire » , éventuelle ,entre Fakhreddine le cavalier qui semble savoir murmurer à l’oreille de son cheval , mais pas seulement et entre une « sirène » venue de loin et échouée sur la plage de Zirzis , où se scellent des unions de « corps » - et pas toujours de cœur..

Eternelle insatisfaction , éternelle fuite de la solitude et éternelle quête de l’autre ..tel semble être le sens de ce « main dans la main » qui clôt le film et que Mohamed Zran a choisi comme affiche…
Un grand merci à Mohamed qui nous a fait vibrer et re- découvrir le charme de notre petite et coquette ville de Zarzis.

Ahmed Ouerchefani

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