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LA SITUATION POLITIQUE EN TUNISIE : DEREGLEMENTS……ET INCERTITUDES (2)

mercredi 3 février 2010

SAMIR TAIEB

Dans sa première contribution publiée dans le n°161 d’Attariq, Samir Taieb expliquait, notamment, les raisons de ce qu’il qualifie de « dérèglements » dans la situation politique dans le pays. Dans cette deuxième partie, il poursuit l’analyse de la situation, en soulignant, en particulier, des incertitudes générées par de tels dérèglements.

voir la première partie sur ce site


Au-delà d’une démarche discursive complètement déconnectée et totalement improductive, se posent les questions de l’engagement citoyen et de l’intérêt pour la politique. L’un et l’autre impactent l’évolution politique de la Tunisie, car si « c’est le rôle des propagandistes de dissimuler les desseins réels sous les déguisements les plus nobles, c’est le rôle des citoyens libres de scruter les actes pour dépouiller les mensonges de leur accoutrement » (A.Maalouf), et contrecarrer, de la sorte, la substance d’un discours qui prétend que, pour des raisons historico-culturelles, la démocratie devra attendre.

La persistance, voire l’obstination dans cette orientation (sorte d’entêtement culturel) d’un côté, le faible degré de mobilisation des forces de progrès de l’autre, ont jusqu’ici desservi la cause de la liberté en Tunisie. Mais la donne devra changer grâce à la conjonction de deux facteurs : l’un objectif et l’autre subjectif.

D’abord, le pouvoir, tel qu’il fonctionne actuellement, a atteint ses limites : le projet qu’il a présenté au pays a épuisé ses potentialités, la légitimité, fruit du « changement », n’opère plus comme auparavant, et il faudrait la remplacer par une nouvelle, fruit d’élections véritables, d’un scrutin honnête.

Ensuite, les perspectives de travail commun entre les composantes de l’opposition progressiste sont meilleures au lendemain des élections d’octobre 2009 qu’elles ne l’étaient avant cette échéance : toutes les combinaisons sont possibles, voire souhaitables, l’essentiel étant de renforcer cette nouvelle conscience unitaire par le travail de terrain auprès de nos concitoyens. L’alliance naturelle des uns ne devrait pas constituer un obstacle ou un motif pour fermer la porte devant ceux parmi les progressistes qui, à un moment ou à un autre, avaient opté pour des choix qui nous paraissaient-et nous paraissent encore-contre-nature. Seuls les acquis réalisés hier et aujourd’hui grâce aux sacrifices consentis par notre peuple, et notre vision progressiste et moderniste pour l’avenir, sont à même de nous réunir, loin des prétentions de leadership des uns et des projets irréfléchis des autres.

Car la situation est grave : les pratiques rémanentes du pouvoir et l’assimilation par la société de nouvelles valeurs (la sacralisation de l’argent, l’enrichissement facile…) sont à l’origine de la régression qui s’annonce ; l’acceptation par la société d’un statut privilégié pour la femme n’est plus incontestable, la qualité de notre éducation est au plus bas, la religion est de plus en plus instrumentalisée dans l’espace public, non seulement du fait de certaines attitudes fortement marquées par la religiosité, mais aussi à cause de la couverture religieuse adoptée dans leurs activités par certains milieux proches du pouvoir. Tout ce qui a constitué le socle de notre modernité est menacé. La période est donc bien périlleuse.

DES INCERTITUDES...

Face à ces problèmes, le danger qui nous guette à l’avenir, c’est la diminution de notre capacité à résoudre les problèmes qui se posent à nous. Cette incapacité est génératrice d’incertitudes pour le futur proche, voire pour l’immédiat, en rapport avec le mode de prise de décision, le mode de développement et avec ce que Michel Foucault appelle la « gouvernementalisation » de l’Etat.

La première des incertitudes est liée au dérèglement du mode de prise de décision. L’une des « vertus » du régime présidentialiste réside dans l’instauration d’un processus de prise de décision centralisé et hiérarchisé, lequel, faute d’être participatif, n’en est pas moins clair et sans surprise du fait de son caractère concentratif. Tout est ramené à une institution, à un organe, à une personne. Et voilà que, d’un coup, la boussole politique se dérègle, ce qui, à terme, peut entraîner la multiplication des centres de décision. Ce n’est pas aujourd’hui le cas, mais le scénario est inquiétant ! Deux exemples étayent mon propos :
- d’abord, l’émergence sur la scène politique d’une catégorie de personnes connues pour avoir réalisé, grâce à leur proximité du pouvoir, un enrichissement rapide, mais qui, jusqu’ici, n’ont pas pris part aux décisions se rapportant à la politique et à l’économie politique, et c’est tant mieux. Mais des rumeurs, des indiscrétions, voire des indices, laissent entendre que cette catégorie, loin d’être homogène, a de plus en plus de prétentions politiques ; on retrouve ses membres dans les lieux du pouvoir, dans les instances dirigeantes du parti au pouvoir, aux deux chambres législatives… Elles ne sont plus proches du pouvoir : elles font, en quelque sorte, partie du pouvoir. Or, l’intérêt général, dans leurs activités financières bâties sur des échafaudages acrobatiques, n’est probablement pas leur souci majeur. La légitimité leur fait également défaut. Ce positionnement politique peut être annonciateur d’une lutte pour la succession, forcément porteuse de germes d’une crise de la légitimité.
- ensuite, les remous qu’occasionne la question du remaniement gouvernemental : ils sont tout simplement symptomatiques des maux de la société tunisienne, à la fois pourvoyeuse et consommatrice de rumeurs. Que disent ces rumeurs ? Tout simplement que les sphères du pouvoir ne seraient pas tombées d’accord sur la composition du futur gouvernement (ce qui fait le bonheur des ministres supposés partir !) et que tel nom a fait l’objet d’un véto de telle sphère, etc...

A l’arrivée, on assiste à une situation de blocage tel que, d’après les « officieux » Assabah et Le Temps, les ministres passeraient leurs journées scotchés à leurs téléphones (fixes et mobiles) pour recevoir la bonne nouvelle… (pour eux, sûrement, mais probablement pas pour la Tunisie, qui n’a pas besoin de responsables à ce point attachés à leur poste !)

Or, à ma connaissance, rien n’oblige le président de la République, dans un régime présidentialiste, à remanier son gouvernement à la suite des élections législatives ; y recourir constitue une option, tout au plus un usage. De même, le président est le seul concepteur des politiques publiques, il n’a pas annoncé dans ses derniers discours le moindre changement de cap, alors, je suis surpris par la fièvre qui s’empare des Tunisiens et même des élites pour un remaniement qui n’aurait, a priori, que peu d’impact sur leur quotidien. Reste la question essentielle de la compétence : celle-ci est exclusive, le président ne la partage avec personne. Mon seul intérêt pour cette question réside dans le fait de savoir si, comme le suggèrent les rumeurs insistantes, le président de la République est en train de transformer sa compétence exclusive en une compétence partagée. Je n’ose le croire.

(A suivre)

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