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LA SITUATION POLITIQUE EN TUNISIE : Dérèglements … et incertitudes (1)

samedi 2 janvier 2010

SAMIR TAIEB

La fin des élections a été marquée par des signes de nervosité voire de crispation de la part du pouvoir, crispation qui a surpris, de par sa violence, les observateurs les plus avertis. Mais des signes avant-coureurs sont apparus bien avant et ont visé, sans distinction aucune, tout discours ou démarche un tant soit peu critique à l’égard de telle ou telle mesure du pouvoir. Le pic de cette nervosité a été atteint au lendemain des élections à un moment ou on aurait pu, au contraire, voir les « vainqueurs » tenter une ouverture vers leurs contradicteurs. Mais les velléités de revanche sur tous ceux qui l’ont critiqué l’ont emporté sur l’esprit d’ouverture d’un pouvoir qui s’est proclamé champion d’élections qu’il a, lors de la campagne, vidées de tout sens.

Des dérèglements…

C’est à un dérèglement du comportement sécuritaire qu’on est en train d’assister, qui pourrait cacher un dérèglement d’ordre politique, de plus grande ampleur. Deux exemples attestent de ce dérèglement sécuritaire :

- Les élections dans le contexte tunisien sont un moment de pur formalisme démocratique à l’intention du pays certes, mais surtout des bailleurs de fonds internationaux et de l’Occident. Or, les élections de 2009 ont, de l’avis des observateurs et des acteurs, dérogé à cette règle tant les tracasseries et les divers contrôles ayant entravé la campagne électorale de l’opposition (Ettajdid/Initiative, le Forum, les listes indépendantes « Réforme et développement ») ont rendu ce formalisme inopérant car inacceptable pour le pouvoir, engendrant du coup le rétrécissement d’un espace de liberté déjà très exigu.

- Les lendemains des élections sont généralement des moments d’accalmie voire de détente et même quelquefois de lancement de quelques promesses. Or, le 26 octobre et les jours suivants ont été marqués par une crispation sectaire qui a pris une tournure chauvine et pseudo-nationaliste avec le retour d’une vieille rengaine, celle du prétexte colonial, qui avait fait tant de mal aux Etats du sud au lendemain de la vague des indépendances. Les nouveaux dirigeants de ces Etats, pour cacher leur incompétence, leur corruption et la tyrannie, invoquaient le prétexte facile du colonialisme. Bourguiba nous en avait épargné. C’est ce qui explique, en partie, l’avance prise par la Tunisie sur les autres Etats nouveaux, envahis par l’idéologie/alibi de l’anticolonialisme. Mais voilà qu’on remarque, ébahi, l’émergence de concepts antédiluviens tels que le colonialisme, les suppôts du colonialisme…, développés par l’appareil idéologique de l’Etat (RCD, ATCE, presse, télés…) et relayés par les petits rentiers, tenanciers des boutiques de la mouwalat et par des pseudo-nationalistes arabes. Le thème du « patriotisme » est utilisé à tort et à travers pour vilipender les opposants, coupables « de connivence avec des milieux étrangers hostiles à la Tunisie ». Le RCD, parti hégémonique, se comporte comme le seul détenteur d’une « légitimité patriotique », distribuant des cartes de « bon patriote » et qualifiant les opposants de « traîtres » par-ci, organisant une rencontre sur la notion de « patriotisme » par-là. Pour ce faire, le RCD a dû changer de registre : de la politique il verse dans la politicaillerie.

L’apparition soudaine de ce discours, qui procède par digressions et raccourcis, vers la fin de la campagne électorale, cache un malaise réel dans le pays et dans les cercles du pouvoir mais tente surtout de « légitimer » maladroitement la campagne de harcèlement et de répression à l’encontre de tout postulant à l’exercice d’une liberté : les partis politiques, les journalistes, les associations indépendantes, les militants des droits humains et les étudiants ; tout l’arsenal répressif a été utilisé, de la bastonnade aux lourdes peines de prison sans oublier les saisies de journaux, officielles ou déguisées.

La substance de ce dérèglement sécuritaire indique que le pouvoir semble incapable de tolérer aujourd’hui ce qu’il tolérait il y a vingt ans. C’est ce qu’on appelle la régression. Car un pouvoir peut exercer son autorité de diverses manières sans avoir besoin de recourir chaque fois à la force et à la contrainte. La réussite et l’échec ne sont pas déterminés par le nombre de policiers, le quadrillage du pays ou le contrôle à chaque coin de rue. La sécurité est un facteur parmi d’autres, ni plus ni moins important que le développement à tous les niveaux, politique, économique, social, culturel et moral.

Avant de clore ces développements sur le dérèglement sécuritaire, j’aimerais m’arrêter sur un phénomène nouveau mais très inquiétant, il s’agit de la « criminalisation » du syndicalisme estudiantin auquel on a assisté ces derniers jours. Je trouve scandaleux pour un pays comme le nôtre, dépourvu de richesses naturelles, ne comptant que sur la richesse humaine que n’a cessé de produire un enseignement public de plus en plus paupérisé, de condamner de jeunes étudiants à de lourdes peines de prison pour la simple raison qu’ils ont organisé un sit-in de soutien à des étudiantes, de condition modeste, privées de leur droit à un logement dans les foyers universitaires publics. Le simple fait d’avoir mis le doigt sur les défaillances de la politique de logement du ministère de l’enseignement supérieur ne fait pas de ces étudiants syndicalistes des criminels ; au contraire, ce sont de jeunes héros habités par l’intérêt général. Dans cette affaire, plus que d’intolérance ou d’autoritarisme, le pouvoir a fait preuve d’insensibilité.

De façon concomitante, cette vague répressive s’est accompagnée d’une campagne de propagande d’un autre âge, au goût douteux, contenant deux volets, l’un pour vanter le régime par des discours auto-glorificateurs, plus obséquieux les uns que les autres, fêtant tout et n’importe quoi, mais dont le point commun est qu’ils mettent le cap sur une période lointaine, celle de « la Tunisie de demain », de la Tunisie après 2014 (une façon pour le pouvoir de préparer l’opinion à des décisions qui vont dans le sens d’une reproduction peu évidente), l’autre volet d’une rare agressivité, pour vouer les opposants à la détestation et au mépris publics, mené par des pseudo-journalistes dans des feuilles qui puent la haine et suscitent le dégoût. Le « tort » de ces Tunisiens est d’avoir osé exprimer une autre Tunisie plus variée et mieux colorée. A suivre ces haineux, la Tunisie, « ce serait une personne et une seule, univoque, intouchable, irremplaçable et inamovible : le chef de l’Etat ». Soit. Mais, les adeptes d’une vision plurielle sont tout autant légitimes à exprimer une autre Tunisie, tolérante et apaisée.

Le recours par le pouvoir à « l’effet de démonstration » par la mobilisation de moyens inconsidérés et illimités et par une « agitation maniaque » qui frôle la fabulation pour démontrer, en toute circonstance, sa toute puissance, crée un sentiment réductionniste à l’égard des opposants, coupables de faiblesse, et fait que la politique devient, pour reprendre Jean Charlot, « extraordinairement plate et ennuyeuse [et] mène à la dépolitisation généralisée des citoyens ». Georges Burdeau qualifie ce danger qui guette les systèmes politiques « d’anémie graisseuse ». 

Au-delà de la dimension politique qu’elle contient, cette campagne pose un vrai problème moral annonciateur d’un dérèglement moral qui se présente de la façon suivante : au début de son règne, le pouvoir abusait de sa propension à transformer sa conscience morale en instrument d’hégémonie (faites ceci, ne faites pas cela), aujourd’hui la campagne qui se déploie sous nos yeux, suscitée et entretenue par le pouvoir, est révélatrice d’une indigence de la conscience morale de certains cercles du pouvoir. « La fin justifie les moyens », se disent-ils ; mais ce qu’ils oublient c’est que tout pouvoir, quelque soit sa nature, doit avoir une prééminence morale. Celle-ci s’étiole quand la légitimité s’érode. Alors, de grâce, faites attention et ne jouez pas avec le feu !

(A suivre)

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