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La question des classes sociales aujourd’hui

mardi 22 décembre 2009

Baccar Gherib

Voilà une notion sulfureuse, éminemment politique, qu’on pensait définitivement enterrée et irrémédiablement condamnée, car idéologique et datée ! Depuis l’avènement des années quatre-vingt, en effet, peu de sociologues sérieux osent parler de classes sociales, encore moins du sujet poussiéreux de leurs luttes hypothétiques. C’est comme si un accord était apparu parmi les membres de la profession sur la « fin des classes sociales ».

Car des évolutions auraient eu lieu dans nos sociétés post-modernes et auraient rendu cette catégorie incapable de saisir leurs logiques de fonctionnement et de transformation. Pourtant, depuis quelques années en France, un sociologue (Louis Chauvel) et un économiste (Thomas Piketty) travaillent patiemment, et à contre-courant pour ainsi dire, sur les inégalités économiques, éducatives et culturelles dans la société française. Et le résultat est là, bien tangible : non seulement les inégalités existent, mais elles sont structurées et elles s’approfondissent !

Or, c’est justement le fait que les inégalités soient structurées qui remet à l’ordre du jour la catégorie de classe sociale et autorise les sociologues à l’interroger de nouveau. C’est ce que fait Chauvel dans un texte fondamental publié en 2001 dans la revue de l’OFCE et intitulé justement Vers le retour des classes sociales ? Nous présentons ci-dessous l’essentiel de ces réflexions. Nous nous proposons, d’abord, de revenir sur le lieu commun de la fin des classes sociales et d’expliquer l’évolution qui les a, en quelque sorte, réactivées, de souligner, ensuite, le phénomène des inégalités d’aujourd’hui et, de nous interroger, enfin, sur l’éventuelle portée de cette problématique chez nous, en Tunisie.

Fin des classes sociales ?

La thèse n’est pas tout à fait neuve. Elle date des travaux du sociologue américain R. Nisbet de la fin des années 50 qui l’ont justifiée par la diffusion du pouvoir, l’extension du tertiaire (où se dilue la notion de classe) et l’élévation du niveau de vie. A cette thèse classique se sont ajoutées, cependant, des approches contemporaines qui justifient la fin des classes par le phénomène des fragmentations économiques et symboliques1. Les premières auraient réduit les différences entre les classes, tout en les approfondissant au sein de chacune d’elles. Quant aux secondes, elles auraient fortement déstabilisé l’identité collective classique par l’émergence de nouvelles identités et des combats pour la reconnaissance qui transcendent les classes (du type, homosexuels ou hétérosexuels, fumeurs ou non, féministes ou non…). A ces deux dimensions, on doit ajouter une importante évolution idéologique : un discours (nouveau ?) sur la reconnaissance de l’individu et sa centralité a éclipsé celui (ancien) sur la primauté des intérêts collectifs.

Pour revenir à la dimension économique, toutefois, il est indéniable que la phase des « Trente Glorieuses », par la forte croissance qui l’a caractérisée et le partage équitable dont celle-ci a fait l’objet, a fortement contribué à atténuer les inégalités économiques et à renforcer, notamment, la classe moyenne. C’est d’ailleurs l’extension de cette dernière au point d’inclure « deux Français sur trois », selon la célèbre formule de Giscard, qui aurait contribué à la fin d’un système basé sur les antagonismes de classes et à promouvoir la vision en termes de classement ou de compétition entre individus.

Seulement l’histoire des sociétés humaines est loin d’être un long fleuve tranquille. Elle n’est surtout pas le siège d’une évolution linéaire. Et ce mouvement de croissance, porteur d’une limitation des inégalités – que des historiens américains ont identifié par l’expression imagée de « la grande compression » – ne s’est pas poursuivi. Il y a eu une inflexion à la fin des années soixante-dix et aux Trente Glorieuses ont succédé les « Trente Piteuses », pour reprendre le titre d’un livre de N. Baverez, avec ralentissement de la croissance et réapparition d’un chômage de masse. Cet essoufflement de la croissance s’est aussi accompagné par le retour en force de politiques économiques libérales, par une déstructuration de l’Etat Providence et par l’apparition, dès les années 90, « une foi démesurée dans le marché autorégulé et un sentiment d’impunité absolue parmi les élites économiques et financières »2.
Or, il ne s’agit pas là d’un simple retournement de la conjoncture, mais d’une transformation structurelle de nos économies (à l’œuvre depuis les années quatre-vingt et qui s’est accentuée depuis la chute du mur de Berlin) qui nous a insensiblement menés d’un capitalisme salarial, plus ou moins maîtrisé et policé, à un capitalisme patrimonial3, beaucoup plus brutal, en tout cas, nettement plus inégalitaire.

Le retour des inégalités

Dès lors, et comme le souligne Chauvel, le retour des inégalités structurées est dû à l’effritement de la société salariale comme modèle, avec sa hiérarchie maîtrisée, ses changements stabilisés, ses revenus régulés et ses droits sociaux. Aujourd’hui, « les droits vont de plus en plus dépendre d’une capacité à épargner » et « dans cette société patrimoniale, la répartition du revenu est amenée à s’étirer entre les deux extrémités », et la classe moyenne, notamment, y est fortement menacée, car elle est « consubstantielle à la société salariale » (333). Et l’analyse de la répartition du revenu, comme les enquêtes sur la consommation des différentes catégories socioprofessionnelles ou l’étude des chances de réussite à l’école des enfants de chacune d’elles, en France sur les vingt dernières années, sont éloquentes : les classes sociales sont bel et bien là !

Ainsi, les écarts s’approfondissent entre catégories populaires (ouvriers et employés) et cadres, par exemple. Mieux même, la nette baisse de la croissance des salaires des premiers fait en sorte que le « temps de rattrapage » (qui estime le nombre d’années nécessaires à l’ouvrier pour atteindre le revenu d’un cadre) s’est nettement allongé : d’une génération (30 ans) dans les années 70, il est passé à un siècle aujourd’hui. D’où un effet déprimant sur les classes populaires et leurs enfants qui ne peuvent plus espérer atteindre, dans un avenir proche, le niveau de vie des cadres d’aujourd’hui.

Si on ajoute à cela, la faible mobilité entre les différentes catégories sociales, la persistante inégalité des chances devant l’école (les enfants de cadres occupent les 80% des places dans les Grandes Ecoles), la forte homogamie (choisir son conjoint dans la même classe) et la forte différenciation dans les modèles de consommation, on ne peut que conclure la permanence des frontières sociales et à leur faible porosité. Une dernière indication, enfin, sur l’approfondissement des inégalités porté par ce capitalisme patrimonial : sur les vingt dernières années, les salaires ont crû de 30%, tandis que les actifs patrimoniaux, comme, par exemple, le prix d’un mètre carré en a crû, lui, de 135% (332). Il s’agit là, indéniablement, d’une profonde modification du rapport de forces entre salariés et détenteurs du capital. Ainsi, aux Etats-Unis, cette réactivation des inégalités a déjà abouti à la reconstitution d’une haute bourgeoisie possédante !

Toutefois, et comme le souligne Chauvel, il est clair que la réapparition au premier plan des inégalités structurées et des classes sociales n’a pas été accompagnée, en parallèle, par l’émergence d’une « conscience de classe ». Ainsi, on n’a pas constaté un retour du sentiment d’appartenance, ni un renouveau de la mobilisation syndicale ou de l’action politique à travers des partis structurés (même si on peut aisément distinguer, en France, un vote populaire d’un vote bourgeois). Ce qui nous mène, paradoxalement, si l’on adopte la définition marxiste des classes sociales à conclure leur… disparition. Mais on ne peut préjuger de l’avenir et rien n’interdit de penser, si ce mouvement inégalitaire persiste, à un retour possible des classes sociales dans le champ politique (357).

Et chez nous ?

Il est tout à fait légitime, en effet, de s’interroger sur les évolutions qui sont à l’œuvre dans les structures économiques et sociales de notre pays, car à moins de vivre en autarcie (ce qui est loin d’être le cas de la Tunisie), on ne peut facilement échapper aux changements qui affectent l’économie mondiale et en particulier aux transformations du capitalisme. Ainsi, comme plusieurs pays, la Tunisie a vécu, à sa manière, les Trente Glorieuses et la phase de l’Etat Providence puis, avec un léger décalage (1986), le passage à une nouvelle conception du développement économique. D’ailleurs, en estimant que l’économie tunisienne a connu, d’abord, une « modernité socialiste » (1962-1986), à laquelle aurait succédé une « modernité libérale » (à partir de 1987), Chedly Ayari admet indirectement l’existence d’un point d’inflexion, sinon dans l’histoire de la jeune économie, du moins dans ses politiques économiques4.

On peut, dès lors, s’interroger à propos de ce changement, sur ses effets sur la prospérité des différentes classes sociales ou catégories socioprofessionnelles et se demander si l’effritement de la société salariale est bien à l’œuvre chez nous. Toutefois, la réponse à ces questions n’est pas aussi aisée qu’il ne paraît à première vue. D’abord, parce qu’on ne dispose pas de données fiables relatives aux revenus et à la fiscalité, ni d’enquêtes sérieuses sur la consommation des ménages. Mais, surtout, parce que les classes sociales sont, ici, complètement évacuées par un discours sur la classe moyenne, son extension et sa bonne santé, qui sature l’espace médiatique. C’est ce discours qui a, désormais, remplacé celui, plus vieux, des « forces vives » destiné, lui aussi, à conjurer la charge conflictuelle de la notion de classes sociales. Car il est clair que la « formidable extension » de cette classe moyenne dont on nous rebat les oreilles est, d’une certaine manière, l’évocation d’une fin des classes sociales. Son extension est telle, aux dernières nouvelles, qu’elle risque bientôt d’englober toute la population du pays.

Or, cette prospérité de la classe moyenne tunisienne gagne à être interrogée pour, au moins, trois raisons. D’abord, une classe moyenne englobant plus de 80% de la population devrait logiquement mener à un nivellement des conditions et se traduire par une société fortement égalitaire. Or, l’observation, rapide il est vrai, évoquerait plutôt un accroissement continu des inégalités, à travers le sentiment de déclassement chez les enfants des classes moyennes des années soixante-dix et l’accroissement de leurs difficultés à maintenir un certain rythme de vie, tel qu’il a transparu dans un débat intéressant sur la blogosphère tunisienne.

D’un autre côté, le phénomène inquiétant du chômage des diplômés (80 mille aujourd’hui) est contradictoire avec l’idéal méritocratique qui a été constitutif de la société salariale et de ses classes moyennes. Il n’est donc pas surprenant qu’apparaisse, chez les jeunes Tunisiens, à l’image de leurs congénères américains ou français, une réelle nostalgie pour la société de leurs parents. Par ailleurs, cette classe a beaucoup recruté dans la fonction publique à l’ère de l’Etat Providence, et il est tout à fait attendu que cette catégorie cesse de croître avec une politique fondée sur la libéralisation et la privatisation.

Enfin, les rares chiffres dont nous disposons sur la répartition du revenu en Tunisie, tels que le rapport interdécile5 (qui est de 6) n’évoque pas une société particulièrement égalitaire (il est égal à 3 pour la Suède et 4 pour la France). Il en est de même pour l’explosion inédite des revenus des 1%, voire des 0,1%, les plus riches6.

Tout ce qui précède devrait nous amener à déconstruire ce discours lénifiant sur cette classe moyenne pléthorique et à essayer de cerner sa portée mystificatrice et, à la limite, incantatoire. Ce travail de déconstruction est le préalable à un sérieux diagnostic sur l’état et l’évolution des différentes classes sociales en Tunisie.

Baccar Gherib


  1. Louis Chauvel, Le retour des classes sociales ?, Revue de l’OFCE, octobre 2001.
  2. Thomas Piketty, Penser le capitalisme au 21ème siècle, Le Monde du 29 avril 2009.
  3. Olivier Mongin, Du capitalisme fordiste au capitalisme patrimonial, Esprit, novembre, 1998.
  4. Chedly Ayari, Le système de développement tunisien, CPU, 2003.
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