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L’information au pays de « la joie perpétuelle »

mardi 1er juillet 2008

Je ne peux vous cacher, ni ma joie ni ma fierté, mes ami(e)s ! J’ai appris, dernièrement en lisant les principaux quotidiens de la place, que le câprier a été définitivement domestiqué dans la région du Kef. Quel bonheur ! Une entreprise tunisienne leader dans l’élevage des autruches clonées a brillamment obtenu le label ISO 14000. Un seul mot : ENFIN ! Et alors, le titre mondial gagné avec panache par nos meilleurs lanceurs de fléchettes : une « prise de pied » inégalable, une jouissance absolue pour certains de nos concitoyens.

Autant de bonnes nouvelles et de grandes conquêtes ne peuvent que me conforter dans ma fierté de tunisien vivant dans un pays tranquille et prospère. Une nation glorieuse dont le quotidien n’est fait que de belles réussites et de grandes réalisations. Il n’y a que la rubrique nécrologique qui vient entacher un climat de béatitude générale et de bonheur collectif. Imaginez-vous ces pauvres gens qui non seulement, ne seront plus de notre monde, mais qui en plus ne goûteront plus au plaisir de la conduite dans nos routes dégagées aux heures de pointe, qui ne dégusteront plus nos délicieuses pastèques mondialement connues pour leurs vertus anti-diarrhéiques et qui ne regarderont plus le JT de 20h sur la septième chaîne nationale…. A part les annonces, les appels d’offre publics, le programme télé si diversifié, la rubrique nécrologique permet à certains journaux d’être vendus. La mort ne fait absolument pas peur à nos concitoyens !

Pour être lus, certains journaux doivent compter sur le dévouement des cadres des administrations centrales et des entreprises publiques qui s’acharnent, comme d’habitude, à lire toute la paperasse qui leur vient entre les mains d’autant plus que c’est gratuit et qu’il n’y a pas de rapports à soumettre aux supérieurs. La rubrique des mots fléchés et du sudoku est utile pour tuer le temps.
 

A lire ces quotidiens, que d’infos nationales de la plus haute importance : Mise en place du plan national contre la raréfaction de la « Mloukhia », compte-rendu de la table ronde sur le thème « stratosphère, déréglementation du transport inter-cosmique et éthique spatiale », et couverture du grand symposium international sur « le tourisme subaquatique état des lieux et perspectives ». A en croire les responsables de la ligne rédactionnelle de ces canards, les lecteurs tunisiens sont tous présumés être de fins spécialistes en des thématiques hautement techniques et qui, par la force des choses, ne pourraient trouver une place que dans des magazines destinés à un public fort averti.
 

Dans un pays où les choses fonctionnent d’une manière plus ou moins normale, la vocation première d’un journal généraliste, un quotidien de surcroît, n’est-elle pas d’informer les lecteurs sur les affaires de la cité, de la plus petite des préoccupations du quotidien aux affaires les plus vitales pour le devenir de la communauté ? Son rôle n’est-il pas de commenter l’actualité dans ses aspects les plus fondamentaux pour chaque citoyen ?
 

En achetant les journaux de la place, la part belle des polémiques est exclusivement réservée au football et au sport en général. Les affaires de la plus petite des ligues régionales amateurs peut devenir en un glissement de plume, une affaire nationale majeure. Dans nos journaux, le plus petit des contentieux des équipes les plus éloignés de l’élite ou les sports les moins médiatisés, est souvent traité avec une foultitude de détails. Entre journaux, une course, une compétition s’installe accumulant interviews et déclarations. Tous les protagonistes sont au rendez-vous du président du club au simple garde de matériels. Des pétitions nationales sont publiés ici est là. Les signataires, par milliers, étaleront leurs revendications quant au choix du président de la section « Sport pour escargots » d’un grand club omnisport du sud du pays.
 

Si ce n’est pas le football, c’est le microcosme des acteurs et des chanteurs qui est abordé dans nos journaux avec ici et là des déclarations incendiaires de la chanteuse Faltena se moquant de la teinture trop blonde de la crinière de la rivale l’ayant traitée de grosse je ne sais quoi ! Sans vous parler de la banalisation de la criminalité que vous fournit la rubrique « les échos du parloir ». Appelez ça comme vous voudrez ! Du « foutage de gueule ». May be ?!
 

Dans le même ordre d’idées, la manière « nationale », « patriotique », rare et unique de présenter les infos et de choisir les titres. La crise du bassin minier ou plutôt « Les actes de violences dus à des éléments perturbateurs », les élections de 2009, alias « La poursuite nécessaire d’une œuvre déjà couronnée de tous les succès », la cession de Zembra et Zembretta ou l’ « investissement aux retombées insoupçonnables pour l’économie » et la privatisation des entreprises nationales les plus prospères comme « une preuve supplémentaire de la bonne gouvernance financière ». Sans oublier que le changement de majorité dans l’une des plus grandes banques privées soumise au contrôle du Conseil du Marché Financier a été complètement passé sous silence… Pas de titre ridicule à se mettre sous la dent ! La mise en place du système LMD et de la « toute petite » grande reforme de l’université est qualifiée de la sorte : « Un pas de plus vers la société du savoir », l’adhésion de la Tunisie a l’UPM est « Une opportunité historique sur la voie du développement ». La hausse incessante du prix des carburants est expliquée par « une conjoncture mondiale défavorable ». La hausse du cours du phosphate et l’augmentation sensible des revenus de l’Etat. « Yabta chwaya ». Circulez. Il n’y a rien à voir. Que des propos laconiques et des communiqués froids et offensants ou triomphalistes qui traduisent souvent la seule version officielle. Pauvres lecteurs !
 

Dernière chose, les ami(e)s, le leader syndical Adnene Hajji, une des figures de proue du mouvement de revendication pacifique, vient d’être arrêté une nouvelle fois. Atteint d’une insuffisance rénale, il a fini par signer un procès verbal au bout de 24 heures d’interrogations, assis sur une chaise. L’acte d’accusation retient une dizaine de chefs d’accusations auxquels ne manquent que les attentats du 11 septembre, les événements du stade de Bizerte et le meurtre de J. F. Kennedy pour boucler la boucle. Lisez bien les quotidiens. Ils nous prennent vraiment pour des… spécialistes…

M. B. J.

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