attariq aljadid

Accueil > Français > Notre mémoire > Habib Bourguiba, Le bon grain et l’ivraie Un livre-témoignage de Béji Caid (...)

Note de lecture :

Habib Bourguiba, Le bon grain et l’ivraie Un livre-témoignage de Béji Caid Essebsi

mercredi 23 septembre 2009

Habib Kazdaghli

Professeur d’histoire contemporaine


Après les témoignages de Taher Belkhoja et de Mohamed M’zali sur la « Tunisie de Bourguiba » c’est le tour de Béji Caid Essebsi d’apporter le sien, avec un livre de 500 pages paru, au mois d’avril dernier, chez Sud éditions. Ce qu’il faut remarquer, c’est qu’en terme de nombre, la moisson de l’année 2009 est déjà particulièrement riche en autobiographies et témoignages.

En effet, depuis le début de cette année, nous avons eu droit à quatre ouvrages écrits successivement par Gilbert Naccache (Qu’as-tu fais de ta jeunesse ?), par feu Mohamed Charfi (Mon combat pour les lumières), par Fethi Bel Haj Yahya (Al Habs Khadhab) et enfin le livre de Beji Caid Essebsi (Habib Bourguiba, le bon grain et l’ivraie). Les historiens de la Tunisie du Temps présent (période allant en gros de l’indépendance à nos jours) ne peuvent que jubiler de ce foisonnement de cette production de la mémoire des acteurs de cette période. Il s’agit là de véritables sources, d’un apport inestimable, d’autant plus qu’il faudrait encore du temps pour voir les historiens accéder aux sources administratives de cette époque, et plus particulièrement aux archives du ministère de l’intérieur.

Le récit d’un collaborateur de Bourguiba

Evidemment, la lecture de ce genre de sources impose au moins deux remarques : La première, est que nous sommes en face de récits dont les auteurs ne prétendent nullement remplacer le travail de l’historien. Il s’agit d’un genre particulier d’écriture du moi à travers ce que Philippe Lejeune avait définit comme « un récit rétrospectif qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité ». La seconde, est qu’il s’agit de récits personnels très différents les uns des autres, mais qui constituent des regards complémentaires et souvent croisés qui ne peuvent qu’aider l’historien dans sa reconstitution de cette « Tunisie de Bourguiba ». Pour mieux situer son témoignage, Gilbert Naccache écrit à juste titre, dans son dernier livre : « il y a sur la période Bourguiba trop d’hagiographie d’abord, de silence officiel ensuite, et assez récemment, quelques témoignages d’anciens collaborateurs du régime et cela n’a pas laissé de place à la parole de ceux qui ont résisté à ce pouvoir ».

Incontestablement, le livre de Beji Caid Essebsi se situe dans la catégorie des écrits « des collaborateurs du régime », mais cela ne diminue en rien l’intérêt du récit en tant que témoignage d’un acteur qui a été souvent présent dans les coulisses du pouvoir et dans les instances de prises de décision du temps de Bourguiba, occupant, de 1956 à 1994, divers postes ministériels, diplomatiques, assemblée nationale. Certes, l’auteur ne s’est pas basé uniquement sur sa mémoire individuelle, beaucoup de chapitres ont été écrits après mûres réflexions et « après coup ».

Beaucoup d’informations contenues dans le livre, même non publiées auparavant, avaient perdu, depuis longtemps, leur caractère inédit, elles sont bien connues des Tunisiens par transmission orale. En Tunisie, petit pays, la rumeur, « le téléphone arabe » et les fracas des luttes de clans au sein du pouvoir ont joué un rôle pour contourner le déficit de l’information officielle marquée, le plus souvent, par une langue de bois. Cependant, lorsqu’un grand commis de l’Etat, un grand témoin et acteur du régime, de la trempe de Beji Caid Essebsi, les confirme encore une fois de plus (après Taher Belkhoja et Mohamed Mazali) il donne une autre dimension à la véracité de certains faits et aux abus d’un système.

Le rappel, aujourd’hui, aussi bien des avancées et percées réalisés, que des erreurs et échecs commis durant la période visée, a une portée pédagogique et salutaire pour ceux qui semblent être toujours tentés par des récidives, ô combien dangereuses pour le présent et surtout pour l’avenir du pays. Ainsi, à titre d’exemple, Beji Caid Essebsi, confirme que la priorité a été toujours donnée à l’édification d’un Etat moderne capable de rattraper les nations évoluées et que la question de la démocratie a été presque toujours sacrifiée.

Aussi, reconnaît –il (page 171) que « Bourguiba n’était pas démocrate, il avait même une certaine allergie à la démocratie » et d’ajouter (page 172), que cette vision d’un pouvoir autoritaire était partagée aussi bien par Bourguiba que par ses collaborateurs « Nous croyons, précise-t-il dans la pertinence du parti unique qui, théoriquement, cohabitait avec d’autres partis mais qui, pratiquement dominait la scène sans concurrent, étant omniprésent et forcément omnipotent ». C’est ce qui explique, par exemple, le fait qu’il ait oublié de mentionner que le passage au parti unique est devenu une réalité après l’interdiction du parti communiste en janvier 1963, et que d’ailleurs, il a été légalisé de nouveau en juillet 1981, date qui marqua le premier acte dans la reconnaissance d’autres partis politiques que le parti du pouvoir.

Libéral au sein du système, mais pas opposant

Béji Caid Essebsi est membre fondateur du courant libéral apparu au sein du parti destourien dans le sillage du congrès de Monastir (1971) ; cependant, même exclu des rangs de ce parti en septembre 1974, « il ne coupe jamais les ponts avec Bourguiba ». En effet, il ne va pas suivre Ahmed Mestiri lorsque ce dernier va jusqu’à fonder un parti politique d’opposition.

Même s’il rallie par moment le groupe du journal Errai, fondé en 1977 par feu Hassib Ben Ammar, il va rejoindre à nouveau le gouvernement au début des années quatre vingt et c’est dans le journal L’Action qu’il explique les raisons de retour au giron du pouvoir. Pour Béji Caid Essebsi, le changement ne pouvait se faire qu’avec Bourguiba, c’est pour cela qu’il lui déclare « Monsieur le président, c’est à vous de le faire, si vous ne le réalisez pas vous-mêmes, rien ne sera fait. Je l’ai toujours dit en toute clarté et je le répète » (p. 210). Il se donne comme mission de contribuer « à faire aboutir le projet de réforme démocratique » et c’est en guise de soutien au processus de réformes qu’il accepte de participer au gouvernement Mzali au début 1980 suite à l’affaire de Gafsa et à la maladie de Nouira. Cependant, malgré l’engagement public de Bourguiba (lors du congrès du P.S.D. en avril 1981) pour la démocratie et le pluralisme politique, le processus démocratique se grippe vite lors des élections législatives de novembre de la même année.

Le poste de ministre des affaires étrangères qu’il avait occupé à partir du mois d’avril 1981, semble avoir rendu béji Caid Essebsi peu perméable aux espoirs déçus et aux frustrations provoquées par la manipulation des élections, auxquelles l’auteur consacre à peine une page et demi (215-216). Il gère avec brio le département des affaires étrangères auquel il consacre un chapitre de 35 pages. Faut-il le rappeler que le moment le plus fort de sa carrière fut sa gestion de la crise survenue dans nos relations avec les Etats-Unis suite à l’agression israélienne contre la Tunisie ? La gestion des affaires « barrania » explique-t-elle à lui seul le fait que si Beji semblait suivre en observateur extérieur « la fracture sociale » et « le crépuscule de Mzali » à un moment où le régime était gravement miné par les intrigues au sein du palais et les guerres de clan.

Quoi qu’il en soit, et au-delà des limites, inhérentes à toute production autobiographique, et même si l’auteur, s’est surtout assigné comme tâche, « de séparer le bon grain de l’ivraie » dans l’œuvre de Bourguiba, le livre de Beji Caid Essebsi constitue désormais une source incontournable pour les historiens. Espérons que la jeunesse de notre pays, à laquelle Beji Caid Essebsi dédie le livre, lise les différents témoignages publiés en cette année 2009 afin qu’elle puisse y trouver « des éléments de réponse aux questions qu’elle se pose et des raisons de croire dans l’avenir ».


Source : Attariq Aljadid N° 145 - 12-18 septembre 2009

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose