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Les enseignements d’une crise qui n’est pas passagère

Témoignage de Mohamed Khleifi, un enfant de Redeyef qui pense sa société

mardi 24 juin 2008

[vert]Loin des nuages de poussière qui enveloppent la ville, nous avons fui Redeyef en empruntant la piste qui longe les falaises jusqu’à Tameghza, belle oasis de montagne qui te fait oublier l’aridité et la chaleur suffocante de cette ville minière, née voici presque un siècle de l’exploitation même de la mine.

Là, à l’ombre des palmiers, dans la fraîcheur verte, le temps s’arrête pour nous plonger dans l’infinie méditation et le souvenir.

Mon ami, Mohamed, mineur à la retraite depuis que la compagnie l’a libéré bien avant l’âge, comme beaucoup d’ouvriers de sa génération, depuis le temps qu’elle s’est mise à fermer les mines souterraines, s’abandonne au récit de sa mémoire, comme s’il voulait tout m’expliquer en un récit unique et m’édifier sur les causes profondes du drame social qui se joue dans la mine.[/vert]

" Ce monde est frappé d’amnésie, et vous les intellectuels, censés comprendre le monde mieux que les autres, vous êtes prisonniers de vos mythes et vos légendes……..Qui se rappelle encore aujourd’hui des "années glorieuses" des mines de Redeyef, Oum-Laarayes et Métlaoui, des années de luttes ouvrières, celles d’avant et d’après guerre ? Les grands noms du syndicalisme qui peuplent vos livres d’histoire et vos essais n’ont guère laissé de traces dans la mémoire des générations qui sont passées par vos écoles…, mêmes parmi cette jeunesse désoeuvrée et en grande majorité inculte qui vit dans les centres miniers.

Mohammed Ali El-Hammi est passé par là dès 1924, et depuis cette date, tout leader syndical qu’il soit socialiste, communiste ou nationaliste, cherchant à asseoir sa légitimité, venait la conforter ici, au pieds des mines et des mineurs, Hassan Saadaoui, Farhat Hached, Ali Tlili, Ahmed Tlili, Habib Achour et d’autres et d’autres encore…

Un mythe est né, celui des mines et des mineurs de la région de Gafsa. Ce mythe, nourri de mille et une légendes marque encore les esprits. Mais que cache t-il ce mythe ?

Il cache l’endurance et la misère, il cache les drames de dizaines et dizaines d’ouvriers morts ensevelis dans les sous-sols depuis le drame de la mine de Jbel Loussayef en 1900ii. Sans parler de ceux qui sont partis emportés par les maladies pulmonaires laissant des familles nombreuses en proie à la famine et au désespoir…

" Ce mythe cache aussi l’aventure de l’exploitation coloniale et la hiérarchie professionnelle que la Compagnie a solidement établie entre une aristocratie ouvrière française et italienne et une main d’œuvre indigène bonne aux dures corvées des fonds et sous-sols. Il y’avait bien des raisons objectives à tout cela, mais rares étaient les tunisiens qui accédaient aux postes de jours, tous travaillaient dans les ténèbres.

- [rouge] Et qui étaient ces indigènes ? D’où venaient-ils ?[/rouge]

"Avant tout, ils n’étaient pas de la région même, bien avant les autochtones, la Compagnie a eu recours à des Kabyles, à des gens du Souf, des tripolitains et des marocains du Sous ; ces groupes allogènes étaient majoritaires jusqu’à une date tardive vers la fin des années 1920 ; c’est surtout après la grande disette de 1914, subie par les tribus semi-nomades de la région que l’on commença à recruter parmi les autochtones, les Ouled bouyahia autour de Métlaoui (fraction de la puissante tribu des Hemamma) et Ouled Sidi Abid autour de Redeyef (descendants de la tribu maraboutique de Sidi Abid en Algérie). Ces deux tribus, divisées en fractions entretenaient entre-elles des rapports souvent conflictuels. Les Bouyahiya avaient d’autres alliés sur leur territoire : les Ouled Maâmer et les ouled Slama. Ensuite avec l’ouverture de la mine de Moularès, l’on recrutait parmi les ouled Slama et Ouled Naceur…, sans compter les nombreux Khammès venus des oasis du Djérid..

…Dans cette mosaïque ethnique, fortement segmentée, sans culture du travail ni qualification aucune, comment voulez vous que les traditions syndicales, ouvrières et modernes naissent. Il y a eu bien des luttes sanglantes qui marquent encore les mémoire locales, mais ce n’étaient pas celles sociales ou revendicatives, c’était des conflits inter-ethniques, entre tripolitains et kabyles, marocains et autochtones ou entre les fractions tribales locales. Cette mosaïque tribale résistait aux dures conditions du "bagne phosphatier" par l’absentéisme, le travail saisonnier ou la fuite. Il faut savoir que la détribalisation qui était à l’œuvre pour faire passer des bédouins de la condition de pasteurs à celle de sous-prolétaires, n’a pas effacé la culture tribale et ses solidarités claniques encore vivaces longtemps après…

- [rouge]Et ce mouvement social et syndical qui est devenu si emblématique ?[/rouge]

Avant la guerre, il n y eut que des arrêts de travail partiels, spontanés et sporadiques, durement réprimés, le plus souvent menés par des allogènes, tripolitains ou kabyles. Ce n’est qu’après guerre, avec le retour d’ouvriers coloniaux, italiens ou français, rodés aux luttes ouvrières et acquis aux idéaux égalitaires, qu’on assista à la naissance d’un syndicalisme ouvrier original dans le monde des mines. La grève du printemps 1920, menée de façon organisée et générale, dirigée par un comité syndical pluriethnique marqua le départ de la naissance du mouvement syndical des mines. Les mineurs tunisiens ont ainsi commencé à faire leur apprentissage du syndicalisme et des vertus de la solidarité ouvrière auprès de leurs homologues européens.

Ensuite est venu Mhammed Ali en 1924 avec son projet de syndicats tunisiens, mais ce fut un échec, les mentalités n’étaient pas tout à fait prêtes..

Il a fallu attendre la victoire du Front Populaire en France en 1936, pour que le syndicalisme prenne ses titres d’honneur dans les mines avec la CGT qui réalise les grandes conquêtes sociales, non sans sacrifices, puisqu’il a fallu des grèves longues et douloureuses, réprimées par des fusillades comme celles d’octobre 1936 à Métlaoui, pour que s’affirme une conscience syndicale et que naisse une élite locale, rôdée et combative.

Et la marche a continué après la guerre, donnant au mouvement national ses contingents d’hommes en action dans les syndicats et sur le terrain politique, et les générations d’après-guerre ont rêvé de la libération nationale et sociale. Nos parents pensaient sincèrement qu’à l’indépendance les richesses phosphatières (une fois nationalisées) allaient suffire pour faire régner la prospérité dans la région d’abord et dans le pays ensuite.

…Mais, la mine restait la mine, dévorant ses enfants, avec son lot de souffrances et de drames, même avec des syndicats puissants et des luttes mémorables ; les anciennes solidarités sont restées actives, même avec des chefs acquis aux discours les plus universalistes. Jamais l’idéologie, aussi efficace soit-elle n’a pu changer la culture et les modes de penser ou d’agir.
Et dans ce milieu avec ses solidarités spécifiques, le rapport de force reste toujours en faveur du plus grand nombre.

- [rouge]Pourquoi ce lointain retour au passé pour éclairer le présent ?[/rouge]

Simplement pour vous dire que le départ des français, italiens, algériens et tripolitains, n’a pas bouleversé les données structurelles héritées de l’époque coloniale…..

Les générations de syndicalistes formées dans les expériences diverses, principalement recrutés parmi les groupes tribaux les plus puissants autour de Métlaoui ont tout simplement pris la place de l’"aristocratie ouvrière" des mines qui était constituée par les ouvriers européens. Cela allait de soi, puisqu’ils étaient souvent les plus qualifiés et les plus instruits et donc les plus proches des centres de décision dans la Compagnie. Des dirigeants locaux célèbres dans la mine durant les années 60, comme Hassouna ben Taher ou Mohamed ben Nasr étaient en même temps, cadres de l’UGTT, disposant d’une influence certaine au sein de la vie de la compagnie et notables de leur faction de tribu …

D’autre part, la Compagnie est restée, et cela dure jusqu’à aujourd’hui, la principale, sinon l’unique source de travail et de vie pour la société locale. Elle est l’expression même de l’Etat-Providence pour nous.

La Compagnie des phosphates est restée au centre de l’économie, de la société et du quotidien des hommes de la région. Si le pays a pu diversifier par ailleurs son économie, la région de Gafsa est restée un bassin exclusivement minier, avec une grande ville, Gafsa qui vit principalement sur les rentes des phosphates sans pouvoir développer des activités productives propres…

Cette situation d’économie mono-industrielle a montré ses limites depuis longtemps, et nous étions conscients de ses fragilités structurelles évidentes. Revenons aux différentes propositions alternatives que nous avons développées pour la région avant et après les années 1980.

Parce que nous savions que l’économie minière était appelée à moderniser ses techniques de production, à opter pour les exploitations à ciel ouvert, à accroître sa production, chose salutaire et bénéfique ; depuis vingt ans, le paysage technique et social du monde minier a bien changé, la production est passée de 3 à plus de 8 millions de tonnes, avec la fermeture des mines souterraines, il n y a presque plus d’accidents mortels, fini les drames des contingents de mineurs ensevelis dans les fonds et dont le dernier remonte à 1973 à Oum Laârayes.

Les salaires se sont nettement améliorés, les conditions de travail aussi et même la pollution urbaine a été relativement atténuée avec la généralisation des laveries et la fermeture de l’usine de séchage de Redeyef en 1985, fermeture pour laquelle nous avons tant lutté.

Mais le prix social de la modernisation et de l’assainissement des équilibres financiers de la Compagnie s’est avéré trop élevé.

Tout simplement, la Compagnie n’avait plus besoin de tant de contingents d’ouvriers, d’où le recours depuis la fin des années 80 à l’octroi de la retraite anticipée, en même temps que l’option prise pour une politique sociale contractuelle qui permettait le remplacement de 20% des départs à la retraite, et dans cette option le seul partenaire avec qui on composait était le syndicat.

Du coup, les deux véritables centres d’influence et donc de décision dans la région sont restés la Compagnie et le syndicat. Il est très important d’être responsable syndical local à Redeyef ou à Métlaoui, plus que partout ailleurs en Tunisie, parce que là tu es le vis-à-vis de l’unique puissance économique de la région : la Compagnie des phosphates.

Si la Compagnie gagne la confiance des syndicats, elle assure une paix sociale précieuse. Cela, associé aux positions d’influences tissées par les liens tribaux, les alliances partisanes, les intérêts personnels et familiaux crée des positions d’intérêt et même de privilèges, justifiant les abus dont on a mesuré la gravité au cours de la crise sociale récente.

Je considère que l’explosion de colère des derniers mois était autant dirigée contre l’administration de la Compagnie que contre l’"aristocratie syndicale" attachée au statu quo.

- [rouge]Quelles perspectives devant tant de paradoxes et tant d’impasses ?
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Il est important de faire le bon diagnostic pour ne pas tomber dans l’irréalisme propositionnel.

Les mesures sociales aussi justifiées soient-elles, ne peuvent constituer que des palliatifs, soulageant tel ou tel groupe social, atténuant la misère et la pauvreté qui reprend ses droits et sa progression au rythme d’une démographie encore élevée dans la région et d’un nombre croissant de diplômés désoeuvrés et peut être même disqualifiés malgré leurs titres.

On ne va pas demander à la Compagnie d’embaucher des milliers de chômeurs au nom de la paix sociale, c’est non seulement anti-économique mais aussi anti-social à moyen terme.

Et puis nous avons entendu lors des mouvements revendicatifs des derniers mois des discours et des slogans aussi naïfs que révélateurs de l’inconscience des jeunes, pourtant scolarisés ;, certains pensent que les revenus tirés des phosphates devraient de droit revenir prioritairement à la région de Gafsa, comme s’il n y a pas d’économie nationale avec ses exigences de développement pour toutes les régions, et mêmes des cadres syndicaux se plaisaient à rappeler que le prix de la tonne de phosphate s’est multiplié par dix durant la dernière décennie, oubliant que les prix des matières premières nécessaires à la transformation de nos phosphates se sont multipliés par vingt durant la même période, heureusement d’ailleurs que notre pays transforme plus de 70% de ses phosphates surtout que les ventes en application directe sont aussi limitées que peu rentables...

…Les économistes et sociologues du pays devraient se demander pourquoi la société du bassin minier n’a pas enfanté sa propre classe d’entrepreneurs dans les activités productives comme dans d’autres régions du pays. D’ailleurs ces problèmes ne sont pas spécifiques à Gafsa et sa région ; d’autres régions continentales en souffrent.

Un siècle d’économie exclusivement extractive dans une région sans traditions économiques propres, un siècle de prolétarisation et de généralisation du salariat avec comme unique pourvoyeur de travail une compagnie de phosphate ; la culture du salaire garanti de la mine a longtemps empêché la diffusion de la culture de l’initiative productive et de l’auto emploi. Une région sans traditions artisanales ne peut, par elle-même devenir industrielle et travailleuse.

Paradoxalement, la région a encore besoin de plus d’Etat, au moment où d’autres s’accommodent du désengagement de l’Etat.

Mais Gafsa a encore besoin de l’intervention économique de l’Etat, pas dans un esprit d’assistance aussi nuisible qu’improductif, mais tout simplement pour suppléer à l’absence d’une classe sociale économiquement entreprenante.

L’Etat investisseur pour diversifier les sources de richesses est une chose possible et encore nécessaire. Tozeur, à côté de nous ne vit plus de ses dattes depuis des années ; elle vit principalement du tourisme, de son artisanat en plus de ses dattes…

Pas loin de Redeyef, dont tout le monde craint les poussières étouffantes de ses carrières, nous disposons de lieux paradisiaques comme cette oasis avec ses sources ; ces sites préhistoriques, et même ces mines de fonds délaissées ; un tourisme aux mille visages peut y naître et prospérer.

Il ne faudrait pas non plus négliger les ressources agricoles que la région pourrait promouvoir et développer en élargissant les périmètres irrigués, en exploitant les eaux souterraines, en favorisant l’émergence d’une véritable classe d’agriculteurs dans une zone où la terre et le climat se prêtent à des productions concurrentielles et demandées sur le marché national et international.

Mais la crise récente a révélé des problèmes plus graves encore. Une jeunesse aux abois, prête à l’anarchie la plus inquiétante à cause d’un vide économique, social, mais aussi culturel. Une perte de confiance dans les institutions, un vide de valeurs, cela pose cruellement la question : quel développement voulons nous ? Le développement est humain ou il ne sera pas.

La question est posée à tous et principalement aux élites du pays.

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