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Segui Mdhilla : La technobureaucratie contre le développement

mercredi 15 juillet 2009

Dahi Saber

13-07-2009

En quittant Gafsa, à l’orée du bassin minier méridional, dès que
la route bifurque à Ponant vers Metlaoui et au Sud vers Mdhilla, les
reliefs montagneux lézardant d’immenses étendues steppiques, avec leur rare végétation touffue, rendent caduques les impressions de victoire de l’homme sur la nature que pouvait suggérer l’emprise de l’expansion urbanistique de cette ville chef-lieu de Gouvernorat.

Gafsa, en effet, demeure cette porte du désert, cette oasis au milieu de « vastes solitudes » ; pérenne et inlassablement fidèle à cette description qu’en a faite le chroniqueur latin Salluste (86 - 35 av. J.-C.) : « …tout le reste de la contrée est désertique, sans culture, sans eau,
infesté de serpents… ».

Ce faciès assez typique de la Tunisie pré-désertique du Sud-ouest et,
plus spécifiquement, du bassin Gafsa-Metlaoui, cèle pourtant des
singularités verdoyantes insoupçonnées. Tel le Bled Segui : un
véritable havre sans l’exotisme des palmeraies et des foggaras. Un
système écologique unique de par sa géomorphologie, climat,
végétation, sol et manière dont celui-ci est valorisé. Mais ces
particularismes des Hautes Steppes sont passés inaperçus dans la
chronique peu documentée de Salluste comme ils ont été ignorés des
actuelles considérations de développement durable au niveau régional.

Dans son acception scientifique, le segui est « une zone à l’aval
d’un versant montagneux bénéficiant d’un apport d’eau
supplémentaire par ruissellement et d’un apport d’alluvions ». Le
Bled Segui, dans sa partie jouxtant la Délégation de Mdhilla, situé à
une vingtaine de kilomètres au Sud-est de cette ville minière,
bénéficie quant à lui, et c’est là sa particularité, de l’apport
hydrique et alluvionnaire de trois versants. Cette vaste plaine s’enclavant
effectivement entre Jbel Shib à l’Ouest, Jbel Berda à l’Est et le
massif constitué par Jbel Morra, Jbel Zitouna et Jbel Asker, au Sud.
Réceptacle naturel, Segui reçoit à l’évidence des quantités d’eaux
pluviales plus importantes que partout ailleurs dans cette région prise
dans l’étau des isohyètes 100 mm et 200 mm. Une zone paradoxalement « 
inondable » aux confins du désert. Comme en témoignent les innombrables
dalots sous-jacents à la nouvelle route en chantier la reliant à Mdhilla.
Plus est, et il n’est pas étrange pour une région phosphatière, parmi
les matériaux alluvionnaires charriés, se trouve vraisemblablement
l’apatite, le minerai naturel du phosphate.

Eau et engrais naturel, ce sont les briques d’un miracle cyclique qui
s’y donne en spectacle depuis que les hommes se sont mis à jardiner la
plaine. Après les exceptionnelles pluies printanières de cette année
2009, dès l’abord des piémonts, on passe, sans transition, du territoire
des chameliers à celui des « moutonniers ». Du couvert végétal
steppique aux champs de pois chiche et d’orge ondoyant au gré d’un vent
versatile et puissant qui souffle pratiquement avec la même intensité
tout le long de l’année, disséminant ainsi toutes sortes de graines
allochtones comme la vesce avoine et la sulle. Celle-ci, se complaisant des
labours, de la texture limono-sableuse du sol, prospère en circulaires
tâches violettes au milieu des céréales. Pour la population de Segui,
ces fourrages qu’ils n’ont pas semés, les chardons sauvages ou même
l’herbe folle n’empiètent pas sur le rendement céréalier. C’est au
contraire une aubaine pour ces pasteurs sédentaires épisodiquement « 
agrariens » et essentiellement organisés autour de l’élevage extensif
ovin.

Les rares habitants de Segui qui s’accrochent encore à
l’agropastoralisme in situ, sans s’installer à Mdhilla et sans procurer
leurs troupeaux au pastoralisme salarié, sont une sorte de "derniers des
Mohicans" parmi les Mkaddemia, Njaimia, Souaï, Ouled Tlijen et les Ouled
Yahia. Comme au temps de Jugurtha, ils vivent encore dans des hameaux plus
ou moins dispersés composés de masures sans électricité ni eau
courante. Cette atmosphère de précarité - qui ne doit pas être
confondue avec pauvreté pour autant - est accentuée par l’amoncellement
de toutes sortes de matériaux de récupération servant pour la réfection
d’enclos ou d’abreuvoirs. L’absence de tout type de machine agricole est
aussi très caractéristique d’un mode de vie figé réduit à
l’essentiel. A l’image délabrée du château d’eau et du local
technique, édifiés dans les environs, autour d’un sondage
piézométrique (abandonné depuis une dizaine d’années), par la
Compagnie des Phosphates Gafsa et devant servir pour la collectivité à
l’abreuvement des troupeaux, Segui est une microsociété déliquescente
qui ne fait que ruminer son présent sans l’attente de la caravane de
l’évolution.

Au milieu des années quatre-vingt-dix, l’introduction d’une pelle
hydraulique pour l’extraction du minerai de phosphate dans les mines de
Mdhilla a eu pour conséquence directe une ponction sur trois quarts des
effectifs de cette main-d’œuvre rivetée à cette ville.

Nécessairement, dans l’absence d’une stratégie globale de
reconversion de populations entières dans des activités économiques
extra-minières, les contrecoups funestes de cette subite mécanisation se
sont traduits soit par le dépeuplement soit par des tentatives de retour
à l’ancestrale activité d’agropastoralisme dans la plaine et dans
tous les cas permis par l’étendue de la possession foncière.

Néanmoins, malgré le regain d’intérêt et la nouvelle pression sur les
terres fertiles du Segui, l’investissement privé n’a pas suivi. La
cause principale étant une situation foncière inextricable ; véritable
pomme de discorde entre tribus, clans et familles qui détermine une « 
auto mise en défens » de terres productives et reporte aux calendes
grecques tout schéma de financement.

Dans l’état actuel des choses et dans l’attente de l’apurement
foncier, cette niche écologique est incapable d’accueillir de nouveaux
migrants sociaux et de générer des revenus supplémentaires. Outre le
flou cadastral, Segui commence à subir aussi les effets du changement
climatique et des cycles pluviométriques, de plus en plus espacés, qui ne
permettent plus la récurrence de la soudure entre deux années
consécutives. Ce qui empêche même les semis les plus tardifs. Ce
dérèglement climatique affecte aussi les capacités de charge pastorale
pendant de brèves mais cruciales périodes qui imposent aux pasteurs soit
d’éponger leur cheptel par sa vente dans des conditions de marché qui
leur sont défavorables, soit d’être filoutés par la « mafia du foin
et du son » quand ils décident de garder leurs brebis.

A l’évidence, devant l’incapacité de l’initiative privée à
entreprendre quoi que ce soit, l’intervention des pouvoirs publics a pris
l’ascendant. Dans la foulée de travaux d’infrastructure, le Bled Segui
bénéficie aujourd’hui du réseau d’adduction en eau potable et
d’une véritable route de 23 km, tous deux en phase d’achèvement.
Mais l’initiative publique, parfois dirigiste ou faisant peu de cas de la
participation des populations locales de cette contrée, pourtant reconnue
partie intégrante de la « Tunisie utile », n’a pas eu que des effets
bénéfiques. Elle a eu même par endroits des effets pervers. Ne serait-ce
qu’à considérer ce projet de lutte contre l’érosion qui
aujourd’hui encore persiste à défigurer la plaine et à grever les
budgets locaux sans quelconque incidence économique, humaine ou
environnementale ; ces trois facteurs dont la synergie préside à toute
forme de développement durable.

L’un des inconvénients majeurs de la modélisation écologique
régionale c’est qu’elle n’intègre pas les cas particuliers. La
plaine de Segui qui s’étend sur des milliers d’hectares, malgré ses
spécificités physiques, est ainsi improprement diluée dans
l’écosystème prédominant présaharien et saharien de la région du
Sud-ouest regroupant les trois Gouvernorats de Gafsa, Kebili et Tozeur.

De
ce fait, n’étant pas un système oasien de type palmeraie, la formation
de type segui est confondue avec la désolation environnante. Et comme une
erreur n’est pas un obstacle, un programme de lutte contre l’érosion
et/ou la désertification peu adapté à ce système écologique y a été
entrepris depuis cinq ans.

Il s’agit en fait d’un système de tabias réalisé par
l’alignement et la succession de bourrelets de terre, obtenus par
déblaiements, couronnés par des palissades en palme. Ce système
relativement coûteux, dit de fixation primaire, très efficace contre
l’érosion éolienne et l’ensablement est cependant inerte et n’est
envisagé que dans les cas où la lutte dynamique par la réinstallation
d’une couverture végétale durable et permanente est impraticable ou que
l’objectif cible la stabilisation des masses sableuses en mouvement quand
elles menacent les infrastructures. Ce qui n’est pas le cas pour Bled
Segui où pratiquement tout pousse et où les sols de texture
limono-sableuses, ne donnent pas lieu à des formations dunaires. Encore
faut-il tenir compte dans le choix de ce système inerte des coûts
différés et de la faiblesse des capacités d’autogestion des
institutions rurales, étant donné que pour que celui-ci soit aussi
efficace qu’escompté, une fois confectionné, il doit être constamment
rehaussé et entretenu.

A l’heure actuelle, ce projet qui manifestement repose sur une
méprise continue imperturbablement sa marche inexorable dans
l’indifférence générale de la population locale. Les bourrelets
avancent vers l’Est mais les palissades en palmes sèches ne suivent pas.
Ce matériau, inexistant localement, se situant en dehors de son
périmètre économique de transport, a été substitué par le cactus avec
un total insuccès. Alors que les locaux font pousser, sur petite échelle
mais avec grand succès, avec de modestes moyens, des oliviers, des
pistachiers et des amandiers, une variété locale de safran même, le
cactus des « services techniques » ne pousse pas. Et il n’y a plus
trace d’ailleurs de ses raquettes. S’il est vrai que des facteurs
anthropiques sont responsables de la dégradation des milieux naturels, il
ne faut pas sous-entendre dans ce cas le surpâturage mais bien la
technobureaucratie. Car sa méconnaissance du terrain et sa négligence à
l’égard du potentiel de connaissances empiriques sur la diversité de
Segui, que les autochtones ont cumulé depuis des générations, balafre
l’environnement et marginalise la population.

Il était possible, avec une évaluation correcte et précoce des
résultats sur le terrain, de réajuster le projet vers une lutte contre la
dégradation par une fixation définitive du sol par le biais de resemis
d’espèces pastorales , voire, de reboisement par des arbustes fourragers
résistants à la sécheresse comme l’acacia et l’atriplex. Mais
l’absence de suivi a empêché de voir que les bourrelets sans la couronne
palmée étaient d’une parfaite inefficacité contre l’érosion éolienne.
Donc que rien d’autre n’était possible tant qu’on considérait que « 
c’est toujours bien même quand ce n’est pas bien ». Autre facteur
aberrant, la « modélisation » postule à tort que Segui reçoit moins de
150 mm de pluie par an, et décrète en conséquence que c’est un seuil
en deçà duquel le reboisement par l’acacia n’était pas envisageable. Il
faudra alors que cette modélisation explique comment la culture pluviale
et biologique du petit pois pratiquée à Segui est possible. De même
pour l’atriplex, on invoque des problèmes d’appétibilité pour exclure la
possibilité d’un système dynamique de couverture végétale sans
préciser si l’appétence concerne les brebis de Friguia ou celles de
Segui qui, à les voir arpenter les montagnes, sont de véritables « 
brebis-fellagas » qui s’accommodent de toute pousse.

Il est important de souligner que le Plan Régional pour
l’Environnement pour le Gouvernorat de Gafsa (PRE) qui a servi à
l’élaboration du 11 ème Plan Régional de Développement 2006-2011,
après avoir identifié avec pertinence les problèmes environnementaux,
constate et déplore, entre autres, les faiblesses dans les études
d’impact , le manque de suivi, l’absence de programmes d’évaluation
environnementale, la faible représentativité des acteurs de
l’environnement…etc. De ce contexte incohérent dans lequel personne ne
rend compte à personne, la technobureaucratie tire donc son pouvoir de
rendre l’erreur cohérente et sa banalisation possible. Avec le manque de
connaissances il y’a toujours le manque d’éthique. Après cinq ans, le
bourrelet nu est devenu à Segui une insultante banalité.

Le développement durable est l’art d’établir un rapport non
conflictuel avec l’écosystème dans la production matérielle de
l’existence des gens. Quand le PRE constate « la faible exploitation des
énergies renouvelables », il est impossible de ne pas voir dans la plaine
de Segui, particulièrement affectionnée par des vents puissants et
réguliers, un formidable gisement d’énergie éolienne de loin
supérieur à celui de la côte septentrionale du Cap Bon. Mais au lieu de
s’approprier cet élément de la nature, le prendre en alliance pour
produire de l’électricité propre, faire sortir bien de ruraux de leur
trou noir et augmenter la richesse nationale par une part accrue dans le
marché du carbone, la technobureaucratie, qui est toujours en guerre
contre quelque chose, préfère le combattre avec l’inertie des
bourrelets.

Dahi Saber

saberhydrotechniques@yahoo.fr

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