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Que faire pour sortir l’agriculture tunisienne de la crise ?

dimanche 21 juin 2009

L’article de Monsieur Slim Ben Taleb : « Le nouveau colonialisme agricole réglera-t-il la crise ? », publié dans notre numéro du 30 mai au 5 juin 2009, a suscité deux importantes réactions, que nous publions dans ce dossier :
l’une est due à Monsieur Cherif Kastalli, agriculteur à Béja, qui l’a publiée sur Facebook et qui nous a autorisés à la reprendre (avec de très légères modifications) ;
la seconde est de la plume de notre collaborateur, Monsieur Khaled Chebil : elle est intitulée « Notre autosuffisance alimentaire en question »


par Kastalli Chérif, agriculteur à Béja

C’est vrai : la crise alimentaire va perdurer, même si, actuellement, elle est masquée par la crise financière. Le secteur agricole vit en ce moment un séisme sans précédent, la flambée des prix mondiaux des céréales a bousculé les normes établies plume de Jordanie, le Maroc…etc.) sont menacés d’effondrement, le spectre des émeutes du pain des débuts des année 80 plane sur beaucoup de pays qui n’ont pas aidé leur système productif à être plus performant et plus compétitif. Les observateurs s’interrogent sur la crédibilité du système de planification : doit-on se fier aux prévisions des grands commis de l’Etat ? Et pourquoi n’ont-ils pas prévu de telles situations ? Pourquoi se sont-ils contentés de l’équilibre du budget de l’état sans se soucier des phénomènes d’échange exogènes, responsables des grands équilibres régionaux ? Et le faible rendement des exploitations, la non maîtrise des techniques de production, le morcellement foncier, l’incapacité des agriculteurs à se structurer, l’absence d’une approche spécifique selon les étages bioclimatiques, l’irrationalité de l’investissement, outre l’irrégularité des pluies ?

Soucieux de préserver le pouvoir d’achat et d’éviter les contestations salariales et la grogne des syndicats, les pouvoirs publics ont trouvé la facilité d’importer des céréales triplement subventionnées par les pays riches : subventions à la jachère, subventions aux quotas, subventions à l’exportation. Cette approche a beaucoup abîmé l’appareil productif du pays en se soldant par un déficit chronique des produits de base et une dépendance accrue à l’importation. Une orientation qui a considérablement endommagé le système de production des céréales dans le pays : chaque fois que les agriculteurs demandent une augmentation du prix du blé, les technocrates et les grands commis de l’Etat rétorquent : « le prix du blé local nous coûte cher, nous pouvons en avoir à moindre coût ailleurs ». En principe, vers les années soixante, lors de la mise en place de la Politique Agricole européenne Commune (PAC), les pays du tiers-monde auraient dû riposter par la mise en place de leur politique agricole nationale. L’enjeu était de taille : le système productif des pays du tiers-monde a connu des coups durs suite à l’absence totale de stratégie cohérente et de politiques adaptées. On voit bien l’impact du « putsch des technocrates et l’hégémonie des énarques », qui reflète l’impasse dans laquelle nous sommes.

Il est temps d’installer des approches et des stratégies pour sortir de la crise et redéfinir des concepts en se comportant avec le monde paysans comme une entité économique, de faire participer les agriculteurs à la décision et d’aménager l’espace par des réformes appropriées. Pour cela, il est nécessaire de :

- 1 Faciliter la sortie de l’agriculture :

Il s’agit d’un nouveau concept de la mobilité sociale en monde rural.
Certains concepts doivent, en effet, être révisés. Ainsi, l’approche de développement du monde rural ne doit en aucun cas avoir pour objectif de maintenir et d’attacher les ruraux dans les campagnes, en présumant la désertion des champs et l’asphyxie des villes ou la " ruralisation des villes". Cette conception est urbaine, exiguë, bureaucratique et met en danger le développement rural, dans la mesure où elle coince le monde rural entre le piège et la crise. L’exode rural n’est pas un phénomène, c’est une conséquence directe de l’évolution sociale et démographique. Le monde rural, outre ces spécificités, est une ressource naturelle qui fonctionne comme un appareil dont les rendements sont limités et il ne peut assurer plus que l’entretien d’un nombre capacités. Cet appareil, on doit le considérer comme une entreprise ayant une capacité de recrutement limitée, et tout suremploi l’entraîne dans des difficultés structurelles. De ce fait, il faut préparer les villes à accueillir, non le flux migratoire, mais plutôt la mobilité sociale ; pour ce faire, il faut des aménagements et une infrastructure économique capable, d’absorber l’excédent démographique de la campagne. Cette infrastructure économique peut être financée par l’argent de la privatisation. En effet, compte tenu du fait que l’arrière pays a une économie basée sur l’agriculture avec un manque de capitaux criant, le désengagement de l’Etat, va pénaliser, à long terme, la région et on va se trouver avec un déficit en matière de création d’entreprises. Il est alors important d’envisager un processus en boucle, qui consiste à recycler l’argent de la privatisation : l’Etat construit des usines puis les privatise et les met en bourse. De même, il faut savoir bien tirer profit du réseau ferroviaire, en aménageant des tronçons pour la création d’un chapelet de zones industrielles limitrophes au chemin de fer pour mieux économiser l’énergie.

- 2 Revoir les structures professionnelles :

La restructuration de l’UTAP est primordiale : il faudrait de nouvelles élections et de vrais candidats qui représentent les agriculteurs, car l’UTAP est, actuellement, considérée comme le prolongement de l’administration - le bureau exécutif de l’UTAP est constitué en grande partie par des anciens directeurs du ministère de l’agriculture et de délégués en retraites. Cette mainmise de l’administration fait que les structures professionnelles n’arrivent pas à émerger : il faut donc développer les capacités de ces structures pour qu’elles puissent identifier et formuler les besoins des agriculteurs, ainsi que négocier et prendre les décisions.

- 3 Libéraliser les prix :

Les défis du passé ne sont pas les défis du futur : à la production s’ajoutent maintenant des questions de qualité et de commercialisation mondiale. La présence lourde de l’Etat génère des distorsions qui entravent le fonctionnement des filières et freinent leur réactivité. Le réflexe de l’Etat gendarme persiste encore : il est reflété par les méthodes musclées des inspecteurs du Ministère du Commerce qui contrôlent les prix sur les marchés de gros et prennent des mesures pour décourager les prix élevés, en ordonnant aux négociants de ne pas vendre un produit ou de retirer un produit du marché quand le prix est élevé et les menacent, sinon, de fermer leur commerce et de confisquer leur balance. Il est donc important, pour que les agriculteurs profitent des avantages de la mondialisation, de libérer les prix des produits agricoles.

- 4 Instaurer une bonne gouvernance :

La hausse des prix des céréales doit profiter aux villes l’arrière pays ces villes peuvent devenir riches prospères et créatrices d’emplois ; il faut alors œuvrer pour que l’excédent monétaire soit utilisé pour la création de nouvelles entreprises. Pour cela, il faut créer un climat serein et confiant en installant les outils de la transparence et de la bonne gestion, il faut tout faire pour que ce qui s’est passé à la centrale laitière LAINO en 2003 ne se répète plus (une gestion douloureuse, qui a entraîné l’écroulement de toute la filière lait, et qui s’inscrit actuellement dans la mythologie rurale du nord- ouest tunisien).
Une fois que les structures professionnelles ont émergé, il faut leur éviter les difficultés structurelles et organisationnelles, mieux cerner les responsabilités et éviter les négligences ; une restructuration est nécessaire et urgente, qui touchera les aspects institutionnels comme le système de vulgarisation, le système de la production végétale et le système de la production animale. Pour ce faire il faut :

a) Créer l’Office de la production végétale, un office auquel seront affectés les moyens et l’effectif actuel de la direction de la production végétale.

b) Transférer les moyens et les effectifs actuels de la direction de la production animale à l’Office de l’élevage. Cette restructuration est impérative, dans la mesure où elle réduira les intervenants et le chevauchement des tâches et installera l’équivalent d’un guichet unique, tout en rationalisant les dépenses publiques et le financement non justifié des postes non fonctionnels.

- 5 Limiter le morcellement foncier :

Réduire l’effet du morcellement par la reconversion de l’Agence Foncière Agricole (AFA) en institution financière, outre ses fonctions actuelles ; et pour mieux assurer le remembrement en sec, il faut lui affecter des fonds en nature (terres agricoles) et en espèces. En exploitant les résultats de l’étude des cartes agricoles relatifs à la taille minimale d’une exploitation viable selon les zones, les périmètres, la nature du sol, la spéculation, l’AFA doit avoir les tâches suivantes :

a) Vendre des terres agricoles à de petits agriculteurs, afin d’atteindre le minimum d’exploitation spéculée dans une région bien déterminée.

b) Intervenir auprès des héritiers pour arrêter la division de l’exploitation, en gardant un ou deux exploitants selon l’importance de la superficie.

c) Rembourser le reste des héritiers sur ses propres fonds.

d) Les exploitants rembourseront l’AFA selon des modalités fixées par des textes.

- 6 Elaborer des stratégies d’approche :

Il est nécessaire d’élaborer une stratégie d’approche spécifique selon les étages bioclimatiques à savoir :

a) dans les zones subhumides et les périmètres irrigués, élaboration d’un programme de valorisation des fortes précipitations et des infrastructures hydrauliques basé sur l’intensification des cultures, en fixant un objectif à haut rendement et en offrant les conditions et les exigences nécessaires à cet objectif, tel qu’un train de mesures qui consiste en des semences à haut rendement, une densité de semis assez élevée, un apport de fertilisation assez considérable, un : traitement contre les maladies cryptogamiques...

b) dans les zones semi-arides, un programme basé sur les céréales secondaires orge et avoine, avec l’intégration de l’élevage ovin. Il faut aussi envisager un programme oléicole basé sur la Mgharsa, tel qu’il a été pratiqué par l’administration des Habous au début du IXX siècle dans la région de Sfax. On peut extrapoler aussi ce programme dans les terres accidentées de Hedhil et Khroumirie au Nord.

c) au Sud, un programme d’extension de la palmeraie nationale, car la culture des dattes est le créneau porteur par excellence pour la Tunisie, vu les spécificités bioclimatiques : il ne peut pas être concurrencé par des géants comme l’Europe ou l’Amérique. Il faut donc agrandir la forêt de palmiers dattiers et lui drainer les eaux du Nord. On peut aussi appliquer la Magharsa aux terres de l’Etat pour mieux impliquer la profession dans la création et la mise en valeur des oasis.

- 7 Développer les relations frontalières :

Dynamiser et animer la bande frontalière Ouest est nécessaire pour bien gérer le surplus des produits maraîchers et mieux valoriser les périmètres irrigués et profiter d’un marché de proximité en installant des mécanismes qui n’obéissent pas aux tempéraments des relations bilatérales

- 8 Geler la dette des agriculteurs :

On doit aider les agriculteurs à se redresser en se constituant des provisions pour pouvoir affronter l’ouverture des marchés et les défis de la prochaine étape par le gel de la dette jusqu’à nouvel ordre, car la concurrence sera rude et agressive

- 9 Dynamiser l’investissement :

Il faut permettre aux exploitants dans l’indivision d’entreprendre des travaux de plantations arboricoles, de constructions de hangars ou de logements ruraux, de création de puits de surfaces etc., et cela en débloquant la situation de l’indivision concernant l’investissement par une loi spécifique aux biens ruraux qui stipule que tout investissement dans un bien rural ne portant pas préjudice sur le plan vocation ou accès, et en tenant compte de la qualité du sol et de sa position, sera attribué, lors du partage , à son promoteur tant qu’il ne dépasse pas sa quote-part.

Agriculteur Béja

5 Rue Ibn Rachiq Béja 9000

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