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La formation supérieure infirmière : Une réforme précipitée !

dimanche 21 juin 2009

Par Sami Hachicha

Réformer la formation en vue de l’exportation !?

Dans la foulée de la réforme des programmes des études infirmières de 1981, pilotée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), des commissions du Ministère de la Santé Publique, le personnel de formation et bien d’autres parties avaient fortement recommandé l’élévation du niveau de recrutement des élèves infirmiers de la 5ème année à la 7ème année secondaire et l’allongement de la durée des études de deux à trois années, étant donné les exigences pédagogiques du nouveau programme de formation. Les futurs diplômés seraient alors plus à même de répondre à la fois aux besoins évolutifs en santé du citoyen, dans les centres de santé de base et dans les hôpitaux et aux plateaux techniques de plus en plus complexes et exigeants. Les décideurs politiques ont répondu en maintenant le statu quo. Plus, ils ont massifié la formation, triplant l’effectif des élèves à former, de quelques centaines à plus d’un millier. Pour ces politiques, le souci premier est économique non pas pédagogique : en formant plus d’infirmiers, on en exporte plus dans les pays du Golfe et l’économie du pays sera renflouée en pétrodollars. Mais l’Arabie Saoudite ne reçut pas le nombre d’infirmiers projetés.

Début des années 90, le vent de l’exportation change de direction, il souffle du Nord plus que de l’Est. Les pays du Nord sont demandeurs de main d’œuvre infirmière, mais ils exigent qu’elle soit de qualité. Une commission de la réforme des programmes s’active pour aligner le programme de formation infirmière sur les programmes européens – français surtout. Le programme est retouché, le niveau de recrutement élevé à la 7ème année secondaire et la durée des études prolongée d’une année. Mais ces mesures des politiques ne répondent que partiellement aux recommandations du séminaire national sur l’adéquation de la formation du personnel technicien supérieur et infirmier tenu en avril 1983, à celles des Conseils supérieurs de la santé tenus les années 80 ou à celles de professionnels, d’associations ou de syndicats ou encore de spécialistes. Tous ont recommandé l’adoption d’un schéma de la formation infirmière et soignante selon trois niveaux, un premier élémentaire, un second moyen et un troisième supérieur – un troisième cycle en soins, tel que recommandé par l’OMS.

Début décennie 2000, le vent de l’exportation souffle depuis deux directions, du Nord et de l’Est. Mais cette fois les pays de l’Est exigent comme ceux du Nord des infirmiers compétents, de niveau moyen, qu’ils payent plus que des infirmiers de niveau élémentaire. Coopération et finances obligent, il faut basculer rapidement la formation infirmière de son niveau élémentaire à un niveau moyen. Il faut rapidement aligner les programmes de formation sur les programmes européens. Sauf que les conditions de formation ne se prêtent pas à prendre pareilles mesures. Des commissions mixtes, Ministère de l’enseignement supérieur / Ministère de la santé publique s’activent. Elles parlent d’une seule voix, celle des politiques : il faut aligner rapidement la formation.

Quelques voix discordantes, non écoutées

Quelques voix discordantes, cependant, il y en eut. Des experts recommandent de ne pas se précipiter, de ne pas improviser et reproduire l’expérience de la formation supérieure des techniciens supérieurs, formation qui cherche encore ses repères depuis plus de 30 années. Ils recommandent surtout de prendre du temps, le temps de former un pool de 15 à 20 enseignants supérieurs en soins infirmiers via la coopération (il n’en existe aucun dans le pays) et le temps de préparer la logistique et les conditions de formation : aménager les locaux, équipement, bibliothèque… Le temps, aussi, d’élaborer le programme et de préparer les textes juridiques qui encadrent la formation supérieure infirmière. Les experts recommandent, également, d’y aller progressivement, de ne pas massifier la formation quand les conditions ne s’y prêtent pas, comme fut massifiée la formation supérieure des techniciens supérieurs.

D’autres voix discordantes demandent si le pays a besoin en priorité d’infirmiers de niveau moyen. Les autres voix discordantes sont d’arrière garde, des voix de certains médecins qui refusent le principe que la formation infirmière soit supérieure par crainte de perdre de leur pouvoir et des voix d’infirmiers de niveau élémentaire qui voient dans de jeunes infirmiers de formation supérieure une menace pour leur façon de faire routinière ou pour les petits avantages professionnels qu’ils ont pu obtenir.

Mais les politiques écoutent les experts seulement quand ils le veulent, et ils n’ont pas le temps d’étudier les documents internes. Ils décident que la formation infirmière sera supérieure et créent par décret-loi cinq Institut Supérieurs des Sciences infirmières (ISSI) à Tunis, Sousse, Sfax, Gabès et EL Kef, même si Gabès et El Kef ne comptent pas d’hôpitaux classés universitaires. La décision est prise : les nouveaux Instituts n’ont pas de locaux propres ni d’enseignants ni de personnel. Tant pis ! Ils s’installeront dans les locaux des écoles des sciences infirmières et ils partageront avec eux les enseignants, les locaux d’enseignement théorique ou pratique et la bibliothèque. L’institut se résume dans une seule structure, sa direction, son directeur, un professeur de médecine pour les Institut de Tunis, Sousse et Sfax, et un médecin spécialiste de la santé publique, non universitaire, pour ceux de Gabès et d’El Kef. Des craintes sont exprimées. Les enseignants paramédicaux ont peur d’une mainmise médicale sur la formation infirmière et d’une médicalisation des programmes, comme ce fut le cas dans les années 60 et 70 et comme cela est le cas pour la formation des techniciens supérieurs. Leurs craintes sont nourries par l’appel presque exclusif à des enseignants médecins dans les ISSI.

Cinq Instituts supérieurs, aucune structure, aucun enseignant universitaire et seulement trois directeurs

Aucune autre structure de l’ISSI. Les secrétaires généraux ne sont pas nommés, trois ans plus tard. Tant pis ! Le directeur de l’école infirmière seconde celui de l’Institut. Aucun enseignant universitaire n’est recruté et pratiquement presque pas de personnel de soutien administratif ou technique. Aucun texte juridique organisant le fonctionnement des Instituts ou portant sur la formation, les programmes, les modalités d’évaluation et de diplômation...

On se rabat sur l’intelligence créative héritée de nos ancêtres et sur les locaux et le personnel des écoles infirmières. Étudiants infirmiers par centaine et élèves infirmiers ou aides-soignants par centaines se partagent les mêmes enseignants et les mêmes espaces, les mêmes locaux théoriques et pratiques, qui sont rares, les terrains de stage… Certains savent naviguer dans ce flou artistique, pas tous. Les enseignants paramédicaux se cherchent et les étudiants ne savent à qui s’adresser. La vie au lycée était bien plus simple. Les uns et les autres veulent voir clair, demandent de clarifier la situation et les étudiants font la grève la veille des examens.

Ah ! messieurs les responsables et les décideurs politiques, si vous aviez écouté les experts et si vous aviez consulté les documents internes, vous n’auriez pas précipité la création de cinq Instituts et vous auriez évité une transition agitée et bien des soucis à tout ce monde, vous auriez pris le temps de mieux asseoir la réforme supérieure des études infirmières.


Dix mesures urgentes pour assainir la situation

Pour que la situation dans les Instituts se décante, il faudrait mettre en œuvre les mesures recommandées par les experts, il y a cinq ans, et d’autres mesures en réponse à des éléments nouveaux ayant trait à l’état actuel de la formation. Plusieurs de ces mesures sont à prendre d’urgence.

Enquêter sur la situation actuelle et mettre fin à tout dépassement qu’il soit pédagogique ou administratif.

Ne permettre aux enseignants non universitaires, médecins ou paramédicaux ou autres, que des interventions ponctuelles justifiées et limitées dans le temps.

- 1. Puisque les Instituts Supérieurs de Sciences Infirmières (ISSI) ont, selon les textes de loi, pour mission de former des infirmiers universitaires non pas des aides médecins, il est important que le corps enseignant universitaire soit dans sa majorité de profil « sciences infirmières » ou « sciences participatives aux sciences infirmières ». Sans enseignants supérieurs en sciences infirmières, il ne peut y avoir de formation supérieure infirmière, ce me semble logique. Il s’agit du respect de la loi et de son esprit et nul n’a le droit de la contourner. La première mesure à prendre est, donc, l’envoi à l’étranger de 10 à 15 infirmiers en formation aux cycles supérieurs en sciences infirmières ou l’organisation de pareille formation en Tunisie dans un cadre de coopération.

- 2. La seconde mesure à prendre, avant la rentrée universitaire 2009-2010, est le recrutement systématique, dans chacun des cinq instituts, de huit universitaires contractuels dans les disciplines participantes aux sciences infirmières et mentionnées dans le nouveau programme de formation : la biologie, la psychologie, la psychosociologie ou la sociologie de la santé, la gestion des ressources humaines ou la communication, les sciences de l’éducation, l’arabe, l’anglais, le français et l’informatique. Et ce, dans l’attente de l’ouverture de postes dans ces spécialités en janvier 2010 dans chacun des cinq ISSI. Soyons sérieux messieurs les décideurs ! L’étudiant ne peut avoir un niveau de formation générale plus élevée que son enseignant et le non-spécialiste ne peut aspirer à un enseignement universitaire. Arrêtons ces bizarreries dans le pays et ces actions nuisibles au crédit d’une formation supérieure.

- 3. La troisième mesure est la nomination de secrétaires généraux et d’autres personnels de soutien administratif et technique, dont une conservatrice de bibliothèque une documentaliste ou une aide documentaliste au moins dans chacun des ISSI.

- 4. La quatrième mesure est la parution du statut du corps enseignant universitaire soignant.

- 5. La cinquième mesure à prendre est la parution des textes juridiques fixant les structures de l’Institut et organisant son fonctionnement ainsi que les textes juridiques fixant les programmes, les modalités d’évaluation et celles de diplomation.

- 6. La sixième mesure est la définition de normes de qualité des locaux, de la bibliothèque et de l’enseignement théorique, pratique et des stages hospitaliers et extrahospitaliers.

- 7. La septième mesure est la suspension de la formation dans l’ISSI qui ne répond pas aux normes de qualité dans l’attente de sa mise à niveau. Les étudiants de cet institut suspendu seront affectés dans les Instituts qui répondent aux normes. Il s’agit aussi de mettre un terme à cette confusion de deux structures, l’ISSI et l’école des sciences infirmières. À chacun sa mission, définie selon la loi, son local et son personnel. Rationalisons donc la gestion de ses institutions !

- 8. La huitième mesure consiste à renforcer le budget des ISSI et améliorer leur équipement en matériel didactique et enrichir le fonds documentaire de la bibliothèque en ouvrages de base et en revues en sciences infirmières et disciplines participantes. Dans certains pays, la disponibilité d’une bibliothèque universitaire selon les normes, est la condition première de l’ouverture d’une institution d’enseignement supérieur.

- 9. La neuvième mesure serait de créer une structure conjointe MES-MSP qui ait pour mission le suivi et l’évaluation de la réforme de la formation supérieure infirmière.

- 10. Mettre à niveau les structures de soins de façon qu’ils participent effectivement à la formation pratique des étudiants infirmiers.
Notre réflexion se veut participation à l’amélioration de la situation de la formation supérieure infirmière. Une bonne écoute des responsables et des décideurs politiques et une large consultation assureront des chances pour la prise de positions adéquates, n’est-ce pas ?

Sami Hachicha

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