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Notre autosuffisance alimentaire en question

dimanche 21 juin 2009

par Khaled Chebil

Depuis des temps immémoriaux, notre pays a fait de l’agriculture sa principale activité, nourrissant ses enfants et devenant même le « grenier de Rome ».

De nos jours encore, et malgré les handicaps tant humains que climatiques, l’activité agricole y demeure vitale, participe grandement au bilan économique et les chiffres sont éloquents : 12% du PIB, 16% de l’emploi, 10% des exportations.

Mais de nombreux obstacles continuent à s’opposer à la progression de ses performances, découlant d’une politique erratique ne tenant pas compte de l’importance du secteur. Ces temps-ci, de plus en plus de voix s’élèvent pour évoquer une crise sérieuse, voire de menaces sur notre autosuffisance alimentaire, et donc sur notre sécurité et notre indépendance dans l’avenir.

Les inquiétudes se multiplient, dépassant le simple niveau du couffin de la ménagère. Le 20/05/09 s’est tenu un conseil ministériel consacré au renforcement de la production par l’amélioration de l’investissement et du financement. Des mesures ont été décidées, mais qui ne semblent pas, de prime abord, de nature à changer grand-chose aux problèmes qu’affronte ce secteur vital de notre économie et de notre avenir, parce que le fond des choses n’a pas été abordé.

Le premier constat à faire est celui de l’extrême morcellement de nos surfaces agricoles : 80% de nos exploitants travaillent sur des parcelles de moins de 10H et ont donc des revenus modestes.
Le second constat concerne la banque qui, théoriquement, est spécialisée dans le domaine mais qui, hélas, se conduit comme une banque commerciale classique. Les 10% de taux d’intérêts et plus y sont monnaie courante, à part les démarches administratives compliquées et rebutantes.

En pays climatiquement difficile tel que le nôtre, le mot spéculation agricole prend tout son sens littéral, mais cette banque ne se soucie jamais des considérations extra-contractuelles. Résultat des courses : 80% de ces petits exploitants y sont endettés d’une façon ou d’une autre. A ce sujet, les cultures, surtout les cultures céréalières, sont courantes en prête-nom pour éviter les remboursements aux guichets après livraison à l’Office. Ces gens fuient les intérêts, intérêts de retard et pénalités qui les empêcheraient de nourrir leurs familles et de continuer à travailler. Une autre pratique assez courante consiste à laisser des gens plus aisés, ou moins endettés, s’occuper de l’exploitation, moyennant le tiers du revenu final hors toute mise de fonds.

Les décisions du conseil ministérial du 20/05 baissant les taux d’intérêts à 5% pour les crédits saisonniers et faisant intervenir les banques et associations de micro crédits vont-elles changer la donne ? C’est peu probable, car les innombrables endettés sont signalés, fichés, et restent donc hors du circuit des crédits et des investissements.

Confrontés aux mêmes problèmes, nos frères algériens ont carrément effacé les dettes, ce qui a beaucoup aidé à la reprise du secteur. Au lieu de mesures qui, de toute façon, tiendraient à l’écart beaucoup de petits exploitants, pourquoi ne pas s’inspirer de cette solution, ou à tout le moins l’adapter en réclamant uniquement le principal, hors intérêts et pénalités ? Cela nous coûterait quelques milliards (en jeux d’écritures), mais nous garantirait une reprise certaine des crédits et de l’investissement, donc de la production.

Le même conseil a superbement ignoré un problème qui hante de plus en plus nos agriculteurs et leur fait passer des nuits blanches : celui des coûts de production, qui explosent. Pour les agriculteurs, petits et grands, il est devenu prohibitif de produire, surtout compte tenu des cours des ventes dans des circuits commerciaux dominés par des maffieux incontrôlés. Payer le diesel pour labourer, soigner et irriguer… au même prix qu’un automobiliste qui va passer du bon temps dans une ville touristique, cela leur semble révoltant. L’envolée du prix des semences, des engrais chimiques et des produits phytosanitaires fait qu’ils y vont maintenant avec parcimonie, et terres et cultures n’en reçoivent presque plus leur dû, faisant que la production s’en ressent.

Certaines cultures, jugées trop onéreuses, commencent à rebuter certains, et si cela continue, les problèmes que nous avons vécus cette année avec les pommes de terre risquent de se répéter et de se généraliser.

Une solution unanimement préconisée, qui semble logique et raisonnable, consiste à ce que, moyennant des contrôles stricts, le diesel et les produits chimiques agricoles fassent l’objet d’une compensation ou d’une quelconque ristourne afin de diminuer les coûts, donc augmenter la production.

Le conseil ministérial du 20/05/2009 a aussi fait l’impasse sur les circuits de commercialisation, où producteurs et consommateurs sont « roulés dans la farine » la plupart du temps. Le nombre d’intermédiaires et de spéculateurs de tous poils faisant la loi entre l’offre et la demande fausse totalement les lois du marché : moyennant une bascule et quelques cageots ou une épaisse liasse de billets de banque, plus beaucoup de roublardise, de sinistres individus magouillent à qui mieux pour fausser la loi et réaliser d’énormes bénéfices sur le dos de tout le monde. Ce problème, pourtant notoire, n’a toujours pas été résolu, malgré toutes les affirmations contraires. Par exemple, une balle de paille (et non de foin) vendue 1.800 D par le producteur à un intermédiaire qui la stocke, puis la revend à 5D à un autre intermédiaire, arrive à 8D chez l’éleveur ! C’est normal que le kilo de viande coûte 12D !

Tels sont quelques-uns parmi les problèmes les plus urgents à régler auxquels est confrontée notre agriculture, de l’investissement à la commercialisation en passant par la production. En vérité, de plus en plus d’agriculteurs, sous-représentés et sous-défendus par des instances fantomatiques, inquiets pour leur avenir et celui de leurs proches, n’attendent plus que l’inexorable avancée du béton urbain pour valoriser leurs terres en les lotissant, quitte à laisser derrière eux une Tunisie dépendante de l’étranger pour sa nourriture.

Au lieu des gesticulations et des effets d’annonces, des solutions doivent absolument être prises pour garantir notre sécurité future : elles impliquent la prise immédiate de mesures radicales, peut-être coûteuses à court terme, mais assurément payantes à long terme.

Khaled Chebil

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