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Le nouveau colonialisme agricole réglera-t-il la crise ?

dimanche 7 juin 2009

Slim Ben Taleb.

La crise alimentaire et la hausse des prix des produits agricoles n’occupent plus les devants de la scène. En effet, la crise financière et la récession sans précédent qui frappent l’économie mondiale depuis quelques mois ont écarté les émeutes de la faim de la une de l’actualité économique et politique. Les préoccupations des politiques et des experts se sont portées de manière urgente sur le sauvetage des grandes banques internationales ainsi que la relance de l’économie. Or, on aurait tort de perdre de vue les questions alimentaires car les tensions n’ont pas disparu et la crise risque de frapper à nos portes de manière encore plus forte.

Les derniers rapports et les derniers chiffres sur la famine dans le monde rapportés par les institutions internationales ne sont pas rassurants. Au contraire, ils montrent que les germes d’une grave crise sont encore présents et qu’il est nécessaire d’apporter rapidement les réponses urgents afin d’éloigner la famine particulièrement dans les pays en développement et auprès des paysans les plus pauvres. En effet, selon la FAO, plus d’un milliard de personnes vont souffrir de sous-alimentation en 2009 alors qu’il n’étaient que 963 millions en 2009. Le nombre de personnes souffrant de sous-alimentation qui était déjà assez élevé n’a cessé d’augmenter depuis la forte hausse des prix en 2007 et au printemps 2008. En effet, la moyenne annuelle des personnes sous-alimentées qui était de 850 millions a augmenté à une vitesse sans précédent et plus de 100 millions personnes ont basculés dans cette catégorie. Certes, les prix des produits agricoles ont connu une baisse durant les derniers mois du fait de la baisse de la demande, mais ils se stabilisent à un niveau encore élevé, supérieur de 19% par rapport à ceux de 2006. Ainsi, la situation alimentaire reste précaire et le risque d’un déclenchement d’une nouvelle crise alimentaire est très élevé.

Cette gravité de la situation a amené le G8 à s’y pencher et récemment les ministres de l’agriculture se sont réunis à Rome (du 18 au 20 avril) en préparation du prochain sommet de ce groupe. Le rapport préparatoire à cette réunion a mis l’accent sur l’importance de cette crise latente qui peut être à l’origine "de graves conséquences non seulement sur les relations commerciales, mais de même sur les relations sociales et internationales, lesquelles auront un impact direct sur la sécurité et la stabilité de la politique internationale". A ce niveau, la FAO estime qu’il est nécessaire d’investir près de 30 milliards d’euros par an pour appuyer l’agriculture familiale et faire face au risque de famine dans le monde.

Mais, cette crise a été à l’origine de nouveaux phénomènes qui étaient inconnues jusque-là. En effet, la hausse des prix agricoles a attiré l’attention des investisseurs financiers qui se sont rendus compte que devant une sphère financière en crise, l’investissement agricole pourrait constituer une alternative alléchante. Ainsi, "avec la débâcle financière actuelle, toutes sortes d’acteurs de la finance et de l’agro-alimentaire –fonds de retraite, fonds spéculatifs…, ont abandonné les marchés dérivés, et considèrent que les terres agricoles sont devenues un nouvel actif stratégique", souligne un expert.

Mais surtout, cette crise a été à l’origine d’un développement

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rapide des délocalisations agricoles ou des investissements dans le domaine agricole de la part d’un grand nombre de pays ne disposant pas des ressources nécessaires en terres arables pour nourrir leurs populations. Ces investissements ont commencé par certains pays pétroliers du Golfe qui ont acquis quelques concessions au Soudan pour produire et exporter leurs productions afin de répondre aux besoins de leurs populations. Mais, depuis deux ans ce qui n’était qu’une expérience limitée est devenue un phénomène important. Ainsi, la Chine a aujourd’hui acquis 2,1 millions d’hectares dans des pays comme les Philippines, le Laos, le Mexique et en Afrique au Cameroun, en Ouganda et en Tanzanie. Les Emirats Arabes Unis possèdent aujourd’hui près de 1,3 millions d’hectares à travers le monde, du Pakistan aux Philippines et du Soudan à l’Algérie. La Corée du Sud s’est procurée près de 2,3 millions d’hectares par an essentiellement pour produire des quantités plus importantes de riz. L’Arabie Saoudite s’est aussi lancé dans ces investissements et dispose aujourd’hui de 1,6 millions d’hectares dans le monde entier. On estime aujourd’hui les surfaces cultivées par des pays étrangers en Afrique à 20 millions d’hectares ce qui représente l’équivalent de la superficie de la France. Or, ce phénomène ne se limite pas à l’Afrique et certains pays en Europe sont devenus une destination privilégiée pour ces investissements comme la Roumaine où ils occupent 15 millions d’hectares ce qui représentent près de 15% de la surface totale du pays.

Cette délocalisation agricole, ou ce que certains commencent à appeler la colonisation agricole, sont à l’origine de nombreuses critiques et même d’une forte mobilisation dans beaucoup de pays en développement. Certes, ces investissements, dont la totalité de la production est destinée à l’exportation, permettent de répondre aux besoins des pays d’origine et leur permettent d’atteindre leur équilibre alimentaire. Par ailleurs, ils favorisent une augmentation de la production globale qui pourraient réduire les tensions sur les prix. Cependant, beaucoup d’experts soulignent que ces délocalisations ont des effets négatifs sur les petites paysanneries pauvres dans les pays du Tiers-Monde qui souffrent le plus de la sous-alimentation et de la famine. En effet, dans beaucoup de pays du Tiers-Monde les paysans ne disposent pas de titres de propriétés et sont par conséquent expropriés par les autorités aux profits des investisseurs étrangers. Dans d’autres pays, ces investisseurs étrangers concurrencent les paysans pauvres dans l’accès à l’eau ce qui met encore plus en péril les petites exploitations familiales.

Beaucoup de pays ont déjà connu d’importantes mobilisations contre ces nouvelles formes de colonisation agricole. Ainsi, par exemple, beaucoup d’experts voient un lien direct entre la forte mobilisation populaire qui a été à l’origine du renversement du président malgache Marc Ravalomenen et sa décision de céder 1,3 millions d’hectares au groupe sud-coréen Daewoo. D’autres pays comme le Kenya ou le Mali ont également des mouvements de mobilisation contre ces nouveaux venus pour exploiter leurs terres. Pour beaucoup d’experts, ces délocalisations ne constituent pas une réponse appropriée à la crise actuelle et les gouvernements de ces pays devraient, au contraire, aider leurs paysans à exploiter leurs terres en leur favorisant l’accès au crédit et aux intrants nécessaires à un accroissement de leur productivité.

On le voit la crise alimentaire n’est pas seulement une crise de moyens mais surtout une crise de visions et de philosophie de développement ! Tant que les petites exploitations agricoles ne sont mises au centre du développement, la famine et la pauvreté resteront toujours d’actualité !

Slim Ben Taleb.

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