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Qui a dit que la guerre du Vietnam est finie ?

dimanche 7 juin 2009

Mohamed Larbi Bouguerra

Paris a accueilli les 15 et 16 mai, à la Maison des Mines, au Quartier Latin, un Tribunal Moral (d’opinion) International pour statuer sur un drame qui a fait plus de trois millions de victimes. La tragédie est la conséquence de l’épandage sur le Vietnam, le Cambodge et le Laos, entre 1961 et 1971, de 80 millions de litres d’Agent Orange, constitué d’herbicides (défoliants) - contaminés par un épouvantable poison : la dioxine, douée d’une extraordinaire toxicité et capable d’agir sur l’ADN cellulaire durant plusieurs générations.

Cet épandage était l’œuvre de l’armée de l’air américaine, désireuse de détruire la forêt pour mettre à jour la piste Ho Chi Minh empruntée par l’Armée de Libération vietnamienne pour acheminer combattants et matériel vers le sud du pays. Les Américains visaient aussi à détruire les récoltes pour inciter les paysans à partir et les empêcher de ravitailler les patriotes. Deux millions d’hectares de forêts et de rizières ont été détruits.

De terribles atteintes aux hommes et à l’environnement :

Le Tribunal International - présidé par M. Jitendra Sharma, avocat à la Cour Suprême de l’Inde et président l’Association Internationale des Juristes Démocrates AIJD - jugeait le gouvernement et les industriels de la chimie ( Monsanto, Dow Chemical, Uniroyal Chemicals…)

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des Etats-Unis, responsables de cette incommensurable tragédie qui a dévasté la vie de millions de familles et provoqué un véritable écocide, l’environnement ayant été stérilisé pour plusieurs siècles aux dires des 27 témoins victimes et experts de la dioxine (chimistes, médecins..) qu’il nous été donné d’entendre. Les avocats des plaignants étaient Me Jeanne Mirer (Etats-Unis) et Me Roland Weyl (France).

En mars 2008, la Cour d’Appel de New York a débouté tous les plaignants vietnamiens qui demandaient des compensations pour les terribles dommages et les infirmités infligés par cet épandage : avortements spontanés, déformations congénitales, cancers du sein et des poumons, maladie de Hodgkin (un cancer des ganglions)… La Cour a statué que les compagnies chimiques ne pouvaient être considérées comme responsables de ces problèmes au vu de la loi internationale, car « l’herbicide était utilisé pour défolier les arbres et non comme poison » !

La Cour a ainsi ignoré les conclusions des scientifiques américains (rapport Stellman) et de l’OMS, et passé pour pertes et profits le fait que les défoliants ont apporté 366 kg de dioxine – une quantité phénoménale - dans l’environnement, tuant ou contaminant tous les êtres vivants (les éléphants ont disparu), l’eau et le sol. Or, la dioxine est le toxique le plus puissant jamais sorti des laboratoires. Un milliardième de gramme (nanogramme) peut porter atteinte à l’ADN et provoquer cancer et malformations congénitales (bébés sans cerveau, sans yeux, sans membres ou avec des membres horriblement déformés…), transmissibles aux générations suivantes. Une dizaine de nanogrammes peuvent entraîner une mort immédiate. Des milliers de Vietnamiens ont succombé à ce poison, des millions d’autres souffrent de cancer, d’affections mentales et de diverses maladies, et ceux qui sont nés avec de graves difformités vivent une existence d’atroces souffrances, dans la misère et la pauvreté. Certaines familles ont plusieurs membres dans cet état.

Me William Bourdon, représentant de l’AIJD, envoyé en mission en avril au Vietnam en vue de la tenue du Tribunal international, rapporte que l’impact de l’Agent Orange sur la population civile vietnamienne a un caractère « exceptionnel, massif et sournois », parce qu’il « suit les générations », qu’il semble « éternel » ,ajoutant : « C’est un poison infiltré dans la terre et l’air vietnamiens, qui va provoquer des malheurs, des souffrances, encore et encore, et ce, pendant des années ». Il faut donc mobiliser l’imagination pour trouver des solutions, des réponses adaptées au « caractère exceptionnel et incroyablement cruel de cette tragédie » qui est à l’origine de « cette immense souffrance individuelle et collective ».

Des témoignages bouleversants :

Cette souffrance était, à Paris, devant le tribunal, en la personne de plusieurs victimes. Pham The Minh (34ans), dont les parents ont été exposés à l’Agent Orange, a les membres inférieurs déformés et ne peut se tenir debout. Il souffre de nombreuses maladies : « Mon père était mes jambes, mais il est mort en 2005, car lui aussi a été exposé à l’Agent Orange » a-t-il déclaré aux juges.

Ho Ngoc Chu était dans les forces révolutionnaires en 1960. Il a été atteint par l’Agent Orange quatre ou cinq fois. Depuis, il a de très gros problèmes de santé et, à trente cinq ans, ses os du cou et de la colonne vertébrale ont dégénéré et aucun traitement n’a été capable d’enrayer ce processus. Pire, son fils, né avant terme, parle à peine, voit mal (3/10), ses membres ne fonctionnent pas et il est sujet à des convulsions. Il n’a pu aller à l’école. Agé maintenant de 37 ans, son père se demande ce qu’il en adviendra quand lui ne sera plus là.

Les experts ont mis en évidence le terrible legs américain : des zones particulièrement contaminées (hot spots) autour des aéroports où les avions de l’US Air Force se ravitaillaient en défoliant. Ils ont mis en exergue la dévastation environnementale – « écocide délibéré », affirme le Pr Vermeulin, du CNRS - qui interdit toutes activités agricoles. La forêt s’est transformée en savane et l’érosion est effroyable, d’où des inondations catastrophiques, note le Pr Vo Quy qui affirme que la dioxine est dans la chaîne alimentaire au Vietnam. Pour dépolluer, il faut compter 1000 dollars par hectare. Or, comme 1,4 million d’ha sont souillés, on voit que le Vietnam seul est bien incapable de mener à bien une aussi gigantesque tâche. Pire encore, les experts ont souligné que la destruction environnementale a entraîné la destruction d’une culture, d’un mode de vie, d’autant que ce sont souvent des minorités ethniques qui ont été atteintes dans leur chair, leur milieu de vie et leur particularisme. Le juge roumain M. Gavril Chiubaian a pu parler de « destruction durable ». Le Dr Meynard, qui a fait plusieurs séjours au Vietnam et qui est vice-président de l’association « Enfants de la dioxine », souligne le caractère très particulier des types d’anomalies rencontrés dans ce pays (affections cutanées incurables, absence de globes oculaires, de mains, de pieds) qui évoquent pour le spécialiste les difformités provoquées par la thalidomide, un produit allemand destiné à combattre les nausées chez la femme enceinte et utilisé dans les années 50.

Décision du Tribunal :

Pour le Tribunal, la guerre du Vietnam était une guerre d’agression contre un pays qui luttait pour sa libération et tombe de ce fait sous le coup des Principes de Nuremberg qui qualifie les guerres d’agression de « crimes contre la paix ». Ces principes définissent comme crime contre l’Humanité l’usage de la dioxine. Le Tribunal dit que le gouvernement des Etats-Unis est coupable d’ « écocide ». Il doit en conséquence – ainsi que les fabricants- dédommager pleinement les victimes de l’Agent Orange et réparer les dégâts faits à l’environnement. Enfin, le Tribunal met en place une Commission Agent Orange pour déterminer le montant des frais médicaux pour les victimes et leurs familles. Le montant de 1,13 milliard d’euros alloué annuellement par les Etats-Unis à ses anciens combattants victimes de l’Agent Orange sera utilisé comme guide pour les calculs de cette Commission.

Un livre, « L’Agent Orange au Vietnam », préfacé par le Pr François Gros (Collège de France) et publié par l’Association d’amitié franco-vietnamienne porte ce sous-titre éloquent : « Crime d’hier, tragédie d’aujourd’hui ».

La guerre du Vietnam, affirme l’expert Vo Quy, ne s’est pas arrêtée avec les bombardements américains. Dans les zones aspergées, le sol est érodé, la faune et la flore sont dévastées, les hommes continuent à souffrir. Dans leur chair. Dans leur descendance. Pour des siècles encore, hélas !

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