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Liberté d’expression : « L’exception arabe » ?

mardi 5 mai 2009

Cette interview réalisée par Néjib Sassi fut publiée par l’hebdomadaire « L’EXPRESSION » édité par Dar Essabah, dans son tout dernier numéro71 du 27 février au 5 mars 2009 qui connut une diffusion très limitée. Depuis, l’hebdomadaire a disparu, tout comme sa version en ligne, et les raisons de son sabordage demeurent inconnues, du moins pour le grand public.


Larbi CHOUIKHA

Professeur à l’Institut de Presse de Tunis, journaliste et chroniqueur dans Attariq Aljadid, défenseur de longue date de la cause de la liberté de la presse en Tunisie et militant à la LTDH, Larbi Chouikha scrute pour nous l’évolution du paysage médiatique arabe et analyse les pesanteurs qui freinent la libéralisation - effective - de ce secteur.

- Peut-on dresser un état de la liberté de presse et d’expression dans le monde arabe, aujourd’hui ?

Larbi Chouikha. Si je me fonde sur le récent rapport du « Doha center For Media Freedom » publié en février dernier, il ressort que les pays du Maghreb et ceux du Moyen Orient « restent globalement réfractaires à la libre circulation de l’information ». Comme le mentionne le rapport, il est frappant de constater les points communs qui unissent tous ces gouvernements « dans une volonté partagée de contrôler l’information » : « interdits et tabous imposés aux médias et journalistes (de la religion aux questions frontalières, des fortunes amassées par leurs élites à l’état de leurs forces armées) ; maintien d’une véritable caste au-dessus de toute critique (hommes au pouvoir, familles régnantes, grandes fortunes et obligés du régime) ; censure de la presse dès que celle-ci manifeste sa volonté de se faire l’écho de mouvements sociaux (Gafsa en Tunisie, Sidi Ifni au Maroc, Mahalla en Egypte…) ou de témoigner de la violence des conflits (Israël et l’Egypte se sont donné la main pour interdire aux journalistes l’accès à la bande de Gaza) »

De plus, il faut rappeler l’adoption en février 2008 par les ministres de l’information des Etats de la Ligue Arabe, d’un document censé « réguler le fonctionnement des chaînes de télévision satellitaires », qui demande aux chaînes de « ne pas avoir de répercussions négatives sur la société, l’unité nationale, les dirigeants nationaux, l’ordre général, les mœurs,… ». Ce texte donne le droit aux pays signataires de « retirer, de geler, ou de ne pas renouveler les autorisations de travail des médias qui enfreindraient ces règles ».

Par conséquent et au delà des différences politiques ou idéologiques qui les opposent, les Etats de la région s’accordent ainsi à considérer la liberté d’expression comme un danger, et les médias réellement indépendants comme autant de menaces potentielles.

- Peut-on parler d’une « exception arabe » alors que plusieurs autres régions plus défavorisées - économiquement et socialement -, s’ouvrent au pluralisme et connaissent des alternances démocratiques ?

L.C. En effet, on est presqu’amené à considérer cette « exception arabe » comme une sorte de fatalité qui s’abat sur nous - arabes - et que certains penseurs attribuent la cause à des facteurs culturels, religieux,…. Personnellement, je récuse cette « exception » ainsi que les pseudos explications qui la sous tendent, car, je pars du principe que, tous les individus et les peuples sont animés par les mêmes valeurs de liberté, de libre choix, et de la même volonté d’exercer pleinement leur citoyenneté ; et à ce titre, les individus et les peuples arabes ne font pas exception. Indépendamment de la religion, de la politique,.., un fait s’impose : la libre expression et la libre circulation des informations, des idées, des opinions - fussent-elles minoritaires - constituent l’essence même de notre citoyenneté. Interdire ou entraver l’exercice de cette liberté fondamentale, revient à renier à l’individu le droit d’exister comme citoyen à part entière.

Mais dans nos pays, le principal obstacle à une libéralisation réelle de l’information porte sur la perception que nos gouvernants se font des médias et leur tentation à vouloir s’en approprier pour perdurer et légitimer leur longévité.

Mais, il convient aussi d’admettre que cette situation de contrôle, voire de verrouillage aussi, n’est pas toujours linéaire !....

- Que voulez-vous dire, précisément ?

L.C. Il est un fait que la libéralisation des médias est tributaire de l’ouverture du champ politique et de l’exercice de la citoyenneté. Par exemple, un pays comme la Tunisie avait connu par le passé des éclaircies qui avaient commencé à fermenter les germes d’une société civile. Faut-il rappeler le contexte de la fin des années 1970, qui avait connu l’avènement de la LTDH, et surtout, l’apparition des premiers titres indépendants, critiques, animés par des journalistes et des intellectuels qui brillaient par leurs écrits au style sulfureux, les enquêtes audacieuses, la diffusion des pétitions et des communiqués de dénonciations en tous genres… !

Faut-il aussi rappeler les investigations journalistiques qui avaient débouché sur l’éclatement de scandales nationaux portant sur des cas de malversation, de détournement ou de dilapidation des derniers publics…… ! Plusieurs de ces publications étaient saisies mais leurs propriétaires s’en enorgueillissaient et des mouvements de solidarité spontanés impliquant les organisations de la société civile de l’époque se formaient aussitôt ! Et nous sommes bien en droit de nous demander aujourd’hui, mais où sont donc passés ces journalistes audacieux et même, talentueux ? Qu’est-il advenu de toutes ces plumes acérées, de tout ce bouillonnement intellectuel et ces débats passionnants véhiculés par des feux journaux illustres ?

- Pourtant, on enregistre des signes d’ouverture, aujourd’hui ?

L.C. Même si l’on enregistre des esquisses d’ouverture avec la fin du monopole de l’Etat sur l’audiovisuel, avec la réapparition de plusieurs titres de l’opposition, et même si les discours officiels annoncent que les interdits et la censure n’ont plus cours et qu’ils fustigent les journalistes pour « leur manque d’audace », les vieux réflexes perdurent toujours et ils ne disparaitront pas de sitôt. Il est encore impossible de restituer l’ambiance journalistique qui prévalait dans les années 1970 tant le gâchis et la régression sont énormes.

En effet, aujourd’hui, nombreux journalistes, indépendamment du titre dans lequel ils exercent, préfèrent - ou ont pris l’habitude - de s’autocensurer ou de recourir aux banalités et aux solutions de facilité, au style sibyllin,… évitant ainsi, d’effleurer des « lignes rouges » qui fluctuent au gré des aléas politiques du moment. Et les raisons sont très variées ; elles portent d’abord sur la formation telle qu’elle est dispensée, et dans quelles conditions… ? On ne le dira jamais : Il est difficile, même pour une institution de formation à caractère universitaire, d’effacer subitement toutes les années sombres et les conséquences qui en découlent du fait de sa dépendance à un secteur dont sa proximité au pouvoir politique est manifeste… !

Les raisons portent aussi sur le contexte encore dominé par la peur, la crainte, l’individualisme, l’absence de réflexes de solidarité - qui sont la conséquence de la précarité de cette profession soumise à toutes sortes de contraintes -, qui expliquent les attitudes frileuses des journalistes, l’absence d’imagination et le peu d’empressement à se mobiliser pour les libertés d’information et d’expression. Mais toutes ces raisons résultent principalement de la mainmise du pouvoir politique sur tous les circuits de l’information, y compris des institutions censées être totalement indépendantes et qui perdent ainsi tout crédit aux yeux du public. On relève souvent un paradoxe entre les principes édictés et leur application qui devient sélective, voire discriminatoire. Par exemple, on décrète la libéralisation de l’audiovisuel, et dans le même temps, les autorisations d’accès, pour les uns, et le refus, pour bien d’autres, sont prononcés dans la plus grande opacité. Pour le droit de publier un journal, l’application de l’art 13 du Code de la presse est souvent dévoyée. Pour l’usage d’Internet, selon un rapport de RSF intitulé les « Etats ennemis d’Internet », sur les dix Etats recensés, trois appartiennent à notre région. Il convient aussi de relever l’existence de moyens plus sournois qui s’exercent par l’entremise de la publicité, des sociétés de diffusion, de l’accès aux sources, des fournisseurs d’accès… et qui nous amènent à nous interroger sur le sens et le rôle dévolu au « privé » dans notre espace public fortement étatisé ?

Mais l’irruption et la généralisation dans nos sphères privées des technologies de communication comme les chaînes satellitaires, les téléphones mobiles et surtout, Internet, inaugurent de nouveaux modes de communication, voire, de contestation. En effet, le recours de plus en plus fréquent à Internet par une génération de jeunes avide de connaître, d’apprendre et de communiquer en toute liberté, est la preuve que les canaux classiques de diffusion empêchent ces énergies et ces potentialités de s’épanouir en toute quiétude. Les sentiments que ces jeunes cultivent contre leurs aînés, et contre la société en général, leurs frustrations et leurs aspirations en tous genres, demeurent ignorés et même occultés par nous tous, et ce, en l’absence des canaux d’expression crédibles. Ainsi, au lieu de concevoir des dispositifs de contrôle et de verrouillage - très sophistiqués -, n’est-il pas plus sage de chercher plutôt à comprendre et à analyser…. !

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