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A propos de Cannes : Le cinéma entre art et engagement

dimanche 8 juin 2008

Ikbel Zalila

Une palme d’or aussi belle qu’inattendue attribuée à un film fragile et intelligent « Entre les murs » de Laurent Cantet aura sauvé une compétition décevante pour le cinéphile, rassurante pour le citoyen.
Une large part des films présentés en compétition cette année sont à la fois révélateurs de l’enracinement on ne peut plus affirmé du cinéma dans l’Histoire, mais aussi et, paradoxalement, du tarissement du cinéma en tant qu’art.

Le réel y est tellement prégnant, tellement problématique qu’il est en voie de submerger la part de l’art dans le cinéma, coupable d’avoir perdu cette faculté à le transcender pour mieux nous apprendre à le voir. Six films en compétition sont emblématiques de cette tendance, « Gomorrah », de Matteo Garrone, grand prix du jury, « Blindness » de Fernando Mireilles , « Serbis », et « Valse avec Bashir » d’Ari Folman, « Il divo » de Paolo Sorrentino, prix spécial du jury proposent un cinéma du premier degré, volontariste et brut qui joue sur les registres de la compassion, de la frontalité, de l’émotion mais peinent à susciter une quelconque réflexion par les moyens du cinéma sur l’état du monde.

L’enjeu artistique y est pratiquement inexistant en dépit de louables intentions de départ. Si ces films figurent dans la compétition officielle du plus grand festival de cinéma du monde, c’est qu’aux yeux des sélectionneurs, il est indispensable aujourd’hui de marquer le territoire du cinéma dans l’Histoire dont il est le témoin et le produit. L’heure n’est peut-être plus aux chichis sur l’art.

Ce que l’on attend du cinéma aujourd’hui c’est une vigueur et une colère à la hauteur de la gravité de ce que vit l’humanité. Soit. Mais le risque est de voir le 7ème art réduit à mimer le réel, à en constater les maux. Le cinéma n’a jamais été aussi fort que lorsque, avec le langage qui lui est propre, il arrive à nous faire mieux appréhender le monde, à aiguiser notre regard sur le réel.

Notre propos n’est pas de défendre un cinéma qui tourne le dos aux maux de son époque mais de souligner à travers l’exemple de la palme d’or que l’art et l’engagement citoyen ne sont pas antinomiques. « Entre les murs » est une réflexion sur l’intégration et ses difficultés qui a pour cadre unique une classe de 4ème (l’équivalent de notre neuvième) et leur professeur de français. Nous sommes dans un collège réputé difficile où la pédagogie a du mal à passer surtout lorsqu’il s’agit d’enseigner l’imparfait du subjonctif. Des adolescents vifs et alertes, un professeur qui aime son métier et ses élèves. On y parle de tout mais plus tellement la même langue. « Entre les murs » aurait pu se contenter de n’être qu’un énième film sur un sujet hyper balisé par le cinéma, n’eût été la vérité qui s’en dégage.

Cette vérité Laurent Cantet la doit à un dispositif cinématographique proche du documentaire ouvert sur le surgissement de l’imprévu, de l’improbable, attentif à la parole de ses élèves qui n’étaient comédiens qu’à moitié du fait de leur ignorance du scénario. Il y a dans ce choix une mise à distance du spectateur qui favorise une prise de conscience des enjeux politiques du film. « Entre les murs » n’est pas pour autant un documentaire. C’est une fiction minimale qui se prévaut d’une éthique documentaire. Situé à la bonne distance par rapport à ses personnages, interpellant l’intellect du spectateur plutôt que son affect, arrimé à l’Histoire mais se donnant les moyens de la transcender, Laurent Cantet nous administre la preuve qu’un cinéma engagé n’est pas fatalement enragé. Tant mieux pour le cinéma !

Ikbel Zalila

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