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Crise économique :

Une correspondance inédite entre Keynes et Marx

dimanche 26 avril 2009

Depuis le déclenchement de la crise financière qui s’est rapidement muée en crise économique mondiale, notre journal a accueilli des contributions qui se sont proposé de lire la crise à la lumière des enseignements de Karl Marx ou de Maynard Keynes.

Nous vous proposons, ici, l’excellente et érudite réflexion (non dénuée d’humour) de Jean-Marie Harribey, économiste à l’université Bordeaux-IV et coprésident d’ATTAC, publiée par le journal Libération du 17 novembre 2008, qui est développée sous la forme d’une correspondance (inédite) entre ces deux grands analystes du capitalisme et de ses crises.

Marx est mort lorsque Keynes est né (1883). Ils ne se sont pas connus. Mais leurs analyses se rejoignent, au point que si nous croisions celles-ci, nous pourrions y voir plus clair.


Mon cher Marx,

En ce jour du 79e anniversaire du jeudi noir de 1929, je dois reconnaître que vous m’avez bluffé. A vrai dire, je ne croyais pas à une nouvelle crise. J’avais si méthodiquement décortiqué l’incapacité du marché à produire un équilibre de plein-emploi que j’avais amené tous les gouvernements du monde à plus de sagesse : aucun n’aurait laissé s’envenimer une crise sans réagir. Je dormais sur mes deux oreilles et je n’étais pas peu fier d’avoir réussi à vous faire oublier, vous la « statue du commandeur » cherchant à entraîner le capitalisme dans les flammes de l’enfer.

Pourtant, les esprits animaux, que je décrivais dans ma Théorie générale, ont repris le dessus. Banquiers et rentiers, ceux-là mêmes auxquels je promettais l’euthanasie, se sont gobergés pendant des années. Et, quand la bise fut venue, comme dirait ce french fabuliste, ils furent fort dépourvus en s’apercevant qu’ils ne pouvaient pas tous retrouver leur liquidité simultanément. Et ceux qui en détenaient encore ont marqué leur préférence pour elle et refusé d’endosser des titres dévalorisés, véritables junk bonds.

Du temps de ma jeunesse, le secteur de l’automobile commençait à inonder le marché américain de voitures rutilantes mais, la demande n’ayant pas suivi, la dépression n’était pas loin lorsqu’un endettement colossal a fait exploser la bulle financière. Depuis 2001, les Américains ont eu un recours à un endettement tout aussi dangereux. Rendez-vous compte : se prenant pour un gourou infaillible et porté aux nues par une bonne part de ceux qui prétendaient se réclamer de moi, Monsieur Alan Greenspan a déversé du crédit sans compter, en oubliant que la création monétaire doit anticiper une production réelle. Et son successeur, considéré comme le meilleur connaisseur de la crise de 1929, Monsieur Bern Bernanke, a continué à savonner la planche. Pendant ce temps, les salaires baissaient dans la valeur ajoutée. Avec l’abolition des frontières et l’intégration financière, la crise ne pouvait que gagner le monde entier.

Mon cher Marx, avec beaucoup de retard, je reconnais mon scepticisme à votre égard, emporté par mon goût pour les classes cultivées. Ah ! si vous aviez connu les délices de nos échanges de tous ordres dans le Bloomsbury Group, au sein duquel brillait Virginia Woolf, je suis persuadé que vous en auriez oublié votre furonculose. Mais, loin de moi l’idée de vous entretenir de ces mondanités qui furent, il est vrai, l’essence de ma vie après que j’eus compris les futilités de la Bourse. Je tenais, cher Marx, à vous questionner.

Je concède que vous aviez raison : le capitalisme semble irréparable. Mais, comment envisagez-vous une sortie définitive des frasques de ce système, au vu de l’expérience soviétique calamiteuse ? Car vous m’accorderez, j’espère, que vos épigones ne vous ont guère servi. Mon cher Marx, le destin nous a séparés, sans doute Londres était-elle trop éloignée de Cambridge, à moins que vos furoncles et mon goût de la littérature ne nous aient placés de part et d’autre d’une frontière, comme dites-vous, de classe, n’est-ce pas ? Il n’empêche, nous sommes les seuls à avoir saisi l’essentiel, cela devrait nous rapprocher sur la suite à donner. Permettez-moi de joindre à cette lettre mes Perspectives économiques pour nos petits-enfants qui devraient vous agréer.

A vous lire, mon cher Marx, votre dévoué,

John Maynard Keynes, Londres.


Mon cher Keynes,

Je vous avoue que mon premier mouvement, en découvrant votre lettre, fut de savourer ma revanche. Vous qui m’avez subtilisé une part importante de mon œuvre immense, en feignant de ne m’avoir jamais lu, vous prenez maintenant le chemin de Canossa. Car où avez-vous trouvé, sinon dans mon Capital, l’accumulation, le travail comme seul facteur productif, la possibilité des crises, l’inanité de la loi des débouchés de cet imbécile de Say, le rôle de la thésaurisation que vous avez rebaptisée préférence pour la liquidité, et même le rôle de la monnaie dont les ignorants vous décernent la paternité ? Allez, encore un effort, cher Keynes, la monnaie transformée en capital par la vertu de l’exploitation de la force de travail ! Je souris aux euphémismes modernes sur le « partage de la valeur ajoutée ».

Mais venons-en à votre question. Je vous concède avoir été léger avec un problème crucial, celui de la transition du capitalisme vers une organisation sociale favorable à l’émancipation humaine. Et les brutes du Kremlin ont eu, eux, la main très lourde.

Il convient d’abord que nous prenions la mesure de la mondialisation capitaliste, que j’avais, avec mon ami Engels, parfaitement analysée dans mon Manifeste, cette mondialisation dont la crise n’est que l’aboutissement. L’impossibilité radicale pour tous les capitalistes de liquider en même temps leur patrimoine financier, que vous avez bien repérée, renvoie au caractère fictif de l’excroissance du capital financier. Ce que les petits jeunots d’Attac appellent la financiarisation est l’exacerbation de l’exploitation des travailleurs que permet la liberté totale de circuler dont jouit le capital. Le capitalisme n’est pas le marché, c’est le rapport capital-travail.

Je vous entends déjà plaider en faveur de la régulation. Parlons clair et parlons vrai. Je cède sur le mot, à condition que nous prenions les choses à la racine. Sinon, les sirènes chanteront qu’il y a un bon capitalisme caché derrière la finance vorace. Or, souvenez-vous toujours que ce système plonge l’humanité dans les eaux glacées du calcul égoïste. Que faire alors, dites-vous ?

Primo, on supprime la liberté du capital et on garantit toutes les libertés démocratiques, rien que pour conchier toutes les bureaucraties.
Deuzio, on plafonne tous les hauts revenus et on prend le surplus pour financer des investissements publics (à ce sujet, j’adore votre multiplicateur d’investissement et ne regrette qu’une chose, ne pas y avoir pensé).

Tertio, on instaure la propriété sociale des biens essentiels à la vie et la gestion collective du crédit, et on réfléchit sérieusement à réorienter la production vers de l’utile et non vers des dégâts. Voilà une chose que je n’ai pas inventée, le mot « écologie », bien que j’aie écrit que le travail était le père de la richesse et que la terre en était la mère.

Mon cher Keynes, j’ai lu vos Perspectives économiques pour nos petits-enfants et cela m’a bien plu. Un soir de beuverie dans une taverne londonienne, j’aurais pu le signer. Mais il fallait bien que je vous laisse quelque chose. Bon, il est certain qu’à la City et à Wall Street où l’on me lit régulièrement - si, si, je vous assure - les valets du capital tremblent. Ils trembleraient bien davantage s’ils savaient où nous voulons les conduire : à la reddition.

Je vous promets, mon cher Keynes, de ne plus me moquer de vos manies régulatrices. Mais rappelez-vous : réguler sans transformer n’est pas régler. Parlez-en dans votre Bloomsbury Group. Encore un cercle que j’ai raté à force de m’occuper de la quadrature.
Votre dévoué,

Karl Marx, Londres.

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