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Le bassin minier de Gafsa : le désespoir sous les trésors

dimanche 8 juin 2008

Mahmoud Ben Romdhane & Ali Kadel

[rouge]La crise sociale et politique de la région minière de Gafsa est troublante à plus d’un titre.
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Elle l’est, d’abord, parce que, à la différence des traditions fortement ancrées en Tunisie depuis maintenant 52 ans, où les événements sociaux sont, tant bien que mal, mais toujours rapidement traités par les pouvoirs publics, la crise sociale de cette région perdure et s’aggrave ; elle se présente comme une « crise ouverte » depuis maintenant cinq mois. C’est là un événement sans précédent.

[rouge]La crise et les symptômes troublants qu’elle suscite[/rouge]

La crise est d’autant plus troublante qu’aux yeux de tous les observateurs elle pose des problèmes d’une grande gravité et révèle une situation de profonde détresse. Aucun pouvoir ne peut y rester à ce point sourd, au risque d’une rupture avec une partie importante de la société et avec l’ensemble de l’opinion publique. Le black-out organisé, la désinformation ont perdu de leur efficacité, les Tunisiennes et les Tunisiens savent ce qui est en jeu dans la région minière de Gafsa et ils sont outrés.

La crise est symptomatique d’un changement (une incapacité ? une crise ?) politique au sommet de l’Etat auquel une attention particulière doit être accordée.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul pouvoir qui est interpellé et dont la myopie suscite le trouble, mais aussi l’UGTT, en particulier au niveau régional, et son incapacité à se faire l’écho du profond malaise dans lequel est plongée la région, à encadrer le mouvement social et à présenter une alternative crédible. Elle requiert aussi une analyse particulière pour comprendre les contradictions qui la traversent, les mécanismes qui la bloquent, le jeu et les intérêts de ses principaux acteurs.

[rouge]Une région qui souffre… au moment où sa production génère des recettes considérables[/rouge]

Enfin, cette crise est troublante parce qu’elle intervient à un moment où les cours mondiaux des phosphates à l’état brut ou transformé connaissent une flambée spectaculaire depuis maintenant deux ans. Par rapport à l’année 2005, les cours de 2006 des produits phosphatés et dérivés ont connu une augmentation de 11 pour cent, ceux de 2007 une augmentation de 47 pour cent. Une véritable envolée des prix s’est emparée de ces produits depuis octobre 2007 de sorte que les cours du premier trimestre 2008 sont supérieurs de 125 % à ceux du premier trimestre 2007 et, comparé à la moyenne de l’année 2005, le cours du mois de mai 2008 est 3,55 fois plus important.

Les recettes de nos exportations en ces produits ont connu une croissance formidable : 858 millions de dinars (MD) en 2005, 950 MD en 2006, 1261 MD en 2007. Pour les quatre premiers mois de 2008, elles se sont élevées à 781 MD. Avec pratiquement les mêmes moyens techniques, le même personnel et les mêmes quantités exportées, 2008 verra la valeur des exportations de phosphates à l’état brut ou transformé se situer à 2,2-2,4 milliards de dinars, soit une augmentation d’au moins 1 milliard de dinars tunisiens par rapport à 2007, probablement de 1,2 milliards de dinars si les cours mondiaux de ces derniers mois ne s’affaissent pas. Par rapport à l’année 2005, l’augmentation sera de 1,5 milliard de dinars, soit l’équivalent de 4 500 dinars par habitant du gouvernorat de Gafsa, plus de 15 000 dinars par habitant actif de la région âgé de 15 ans et plus et 60 000 dinars par chômeur déclaré. Une véritable frénésie mondiale est en train de s’emparer du marché des engrais, dans le prolongement de la flambée des produits alimentaires. Selon la presse internationale, « le Maroc et la Tunisie exploitent de véritables trésors ». A qui profite cette situation dans notre pays ?

[rouge]Une grande marge existe pour une sortie de crise[/rouge]

C’est donc dire qu’il y a une grande marge pour amorcer une sortie de crise et apporter une réponse aux problèmes les plus criants de la région.

Si la démagogie et le populisme doivent être proscrits, il est des choses inacceptables et il est des choses possibles. Ce qui est inacceptable, c’est qu’une région souffre et désespère pendant que ses richesses connaissent un boom.

Ce qui est possible et raisonnable, ce qui est absolument nécessaire, c’est de concevoir et de mettre en œuvre un programme d’urgence aux fins de tempérer la difficulté de vivre des habitants et des producteurs de la région et un plan à moyen terme au service de son développement.

[rouge]De la nécessité d’un plan d’urgence[/rouge]

Le plan d’urgence doit faire face aux problèmes les plus graves aujourd’hui posés : le chômage considérable des diplômés de l’enseignement supérieur et des travailleurs non qualifiés.
A l’instar de la « discrimination positive » dont ont bénéficié les diplômés de l’enseignement supérieur issus des « familles nécessiteuses » et qui a consisté en leur accès immédiat aux emplois dans la fonction publique, un traitement similaire doit être accordé à une proportion donnée des diplômés chômeurs issus du bassin minier. Sans difficulté notable, cette mesure peut alléger l’immense détresse qui pèse sur des centaines de familles.

Les diplômés de l’enseignement supérieur appartenant à la région subissent un double handicap : celui de l’absence d’emplois sur place, d’une part ; celui de la qualité de la formation qui leur est délivrée dans la région par des institutions d’enseignement supérieur souffrant d’un déficit considérable en encadrement et qui les disqualifie dans les concours nationaux, d’autre part. Une formation complémentaire de préparation aux concours de la fonction publique doit leur être offerte et dispensée.

En direction des travailleurs non qualifiés, des chantiers d’emploi peuvent être ouverts immédiatement : il y a un besoin impérieux de juguler le désastre environnemental et paysager qui frappe la région et la dégradation de ses sols ; il faut redonner aux villages miniers l’attrait qu’ils avaient naguère en réalisant des opérations de réhabilitation et d’équipement (voir dans ce numéro « Pour un développement durable et humain dans le bassin minier »). Des centaines, voire des milliers d’emplois, précaires certes, mais des emplois qui peuvent faire face aux urgences, peuvent être immédiatement créés. Plus fondamentalement, les conditions de vie des habitants peuvent être changées : aux quartiers sinistres et sous-équipés, doivent se substituer des lieux de vie respectueux de leurs occupants, générateurs d’emplois de services.

[rouge]De la nécessité d’un plan de développement[/rouge]

Le plan de développement de la région est à faire. Car, en fait, il n’existe pas.

Des pistes sérieuses existent, toutefois. La première d’entre elles est celle de la nécessaire mise à niveau de la région en matière d’éducation et de santé. Le niveau d’équipement sanitaire prévalant est déplorable : il faut que les hôpitaux régionaux aient le personnel et les plateaux techniques indispensables ; les pouvoirs publics doivent mettre en place un service civil pour offrir tous les services médicaux spécialisés à la disposition des habitants. Par cette action, des dizaines d’emplois d’infirmiers et de cadres juxtamédicaux, de personnel d’entretien et d’accompagnement peuvent être générés. En matière d’enseignement, des actions de soutien doivent être mises en œuvre au profit des nombreux élèves en difficulté scolaire. De la même manière, une amélioration sensible de l’encadrement au niveau des institutions de l’enseignement supérieur doit être réalisée. Des dizaines, des centaines d’emplois peuvent être créés dans les secteurs de la santé et de l’éducation.

En matière industrielle, il est clair qu’une cimenterie de grande dimension prenant appui sur les matières premières existant localement peut être créée et bénéficierait, tout à la fois, de conditions de valorisation et de débouchés (la proximité de l’immense marché algérien en particulier) tout à fait favorables. Des industries mécaniques peuvent être également favorisées, à l’initiative de la CPG.

En matière tertiaire, un pôle de services pétroliers rayonnant sur l’espace national tunisien ainsi que sur l’Algérie et la Libye voisines est envisageable ; peuvent s’y greffer un institut supérieur de formation aux activités pétrolières et, pourquoi pas, un développement de nouvelles TICs.

L’investissement privé demeure faible, voire insignifiant, il est vrai. Des mesures d’encouragement plus hardies doivent être prises, notamment une bonification significative des taux d’intérêt, une imposition des bénéfices des entreprises au taux réduit de 5 % pour les cinq premières années et de 10 % plus tard.

L’environnement n’est, certes pas, facile. L’attractivité de la région n’est pas évidente. Mais de réelles possibilités existent pour enrayer le processus de sous-développement et sortir la région du désespoir. C’est le devoir de l’Etat et de la communauté nationale.

Mahmoud Ben Romdhane & Ali Kadel

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