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Les aides ménagères à temps plein : La partie cachée de l’iceberg

mardi 7 avril 2009

Neila Jrad

Vendredi 27 mars a eu lieu, à l’espace Tanassof (AFTURD), la présentation des résultats de l’étude dirigée par Abdessatar Sahbani et Samira Ayed (sociologues) portant sur la précarité et les violences à l’égard des aide-ménagères à temps plein, celles que l’on dénomme, dans une terminologie qui en dit long sur le statut dont elles jouissent, « les bonnes couchantes ».

Les chercheurs ont exposé des chiffres et des conclusions qui nous ont permis de mieux connaitre cette catégorie de travailleuses complètement ignorée des statistiques. Le public nombreux et varié a été particulièrement attentif et a posé, durant le débat qui a suivi l’exposé, de nombreuses questions, a témoigné de son indignation et a exigé la nécessité d’enquêter aussi sur les intermédiaires et les employeurs.

Difficultés de l’enquête

L’enquête menée sur une population de jeunes filles-femmes travaillant comme aide-ménagères à temps plein dans quatre gouvernorats (Tunis, Ariana, Ben Arous et Manouba) a rencontré de nombreuses difficultés : principalement en raison de la quasi inexistence de données statistiques et de la difficulté de l’entrée en contact avec des personnes qui travaillent dans un lieu privé. Sans oublier que le sujet traité est délicat car « relevant du domaine de l’informel, de l’invisible, du tabou », il provoque selon Mme S. Ayed, « craintes et méfiances de la part de toutes les parties enquêtées (employées, employeurs, intermédiaires) ». D’où le grand nombre de refus de répondre enregistrés : de la part des employées (48) et des employeurs (15). 9 questionnaires étant inachevés pour raisons de craintes. Ces difficultés sont symptomatiques de la zone de non-droit dans laquelle évolue cette catégorie de travailleuses.

Qui sont-elles ?

Les employées de maison représentent, aujourd’hui, en Tunisie, la deuxième concentration d’emploi féminin (77%), la première étant occupée par le secteur du textile (86,6%). Elles sont généralement originaires du Nord-Ouest (gouvernorat de Jendouba) qui reste le premier fournisseur de cette main d’œuvre (27,4%), des gouvernorats de Kasserine, de Kairouan (16,4%) et de Bizerte (9,6%). Elles sont placées par des intermédiaires, samsars ou agences de service qui partent les recruter au village, qui promettent à leurs parents avec un avenir meilleur pour leurs filles. Ce sont les plus jeunes qui sont les plus prisées parce que « plus malléables, plus dociles et moins chères ». Les familles à la recherche d’une « bonne » peuvent parfois se la procurer sur certains marchés hebdomadaires comme celui de Bazina, dans le gouvernorat de Bizerte où le trafic de cette main-d’œuvre est connu, courant et toléré. Le samsar s’y trouve posté avec une liste de jeunes filles (dont les caractéristiques sont mentionnées) qu’il propose à ses clients. Ainsi les « bonnes » sont-elles en quelques sorte « vendues » sur ces marchés au même titre que les autres marchandises.

L’enquête révèle que les principales causes de l’emploi de ces jeunes filles sont la pauvreté, l’ignorance et, dans certains cas, la dislocation familiale. En effet, 74,1% de l’échantillon proviennent de famille de 5 à 8 personnes et plus de 19% de familles de 9 à 13 personnes ; 71,3% des pères sont ouvriers journaliers (les autres étant chômeurs) et 77,6% des mères femmes au foyer (les autres étant femmes de ménage). Ce qui donne un revenu mensuel du ménage de moins de 300 DT pour 84,2% de la population enquêtée. Les lieux d’habitation sont des « houch » où les conditions de vie et d’hygiène sont rudimentaires, voire insalubres. La taille importante de la famille et les revenus du ménage sont à l’origine de la pauvreté de cette catégorie sociale qui est aggravée par l’illettrisme et l’analphabétisme : 34% des jeunes filles enquêtées sont analphabètes parce qu’elles n’ont jamais été scolarisées (26,1%) ou parce qu’elles ont été contraintes de quitter l’école primaire (30,9%) en raison du manque d’argent, entre autres, pour plus de 28% d’entre elles. L’analphabétisme touche aussi les parents pour 86,9% des pères et 92,9% des mères. A noter enfin que les jeunes filles appelées à devenir aides ménagères à temps complet sont souvent orphelines de l’un de leurs parents.

Ce sont les plus jeunes qui sont les plus prisées : plus de la moitié des jeunes filles ont commencé à travailler entre 15 et 19 ans, mais (29,5%) d’entre elles avant même l’âge de 14 ans. Ce travail est donc un travail d’enfant-domestique ou d’adolescent et l’on saisit mieux le profil de jeune fille que doit proposer le samsar à ses clients : enfant ou très jeune fille donc inexpérimentée et dépendante, pauvre, donc peu exigeante, analphabète ou illettrée, donc ignorant ses droits, parfois orpheline, donc dégagée d’un tutorat paternel pouvant être encombrant pour l’employeur, De plus, ces jeunes filles baignent, dans une culture professionnelle qui les prédispose à exercer cet emploi (les mères, les tantes, les sœurs, l’entourage féminin sont aussi des aides ménagères). Ce qui crée une véritable « culture de la soumission », renforcée par les conditions de travail dans les familles d’accueil.

Travail ou semi-esclavage ?

Commençant à travailler très jeunes, ces enfants sont « cachées derrière des portes closes », et soumises à des « conditions à risque élevant la probabilité de la vulnérabilité physique et mentale ». Les tâches physiques qu’on exige d’elles dépassent souvent les capacités d’une enfant. Elles ne sont pas protégées contre les risques de leur travail, ne bénéficiant d’aucune assurance, d’aucune couverture sanitaire et sociale. Ainsi, à titre d’exemple, 62% des personnes enquêtées déclarent ne pas être suivies médicalement, alors que presque la moitié (43,3%) déclare souffrir d’une maladie. Même malades, elles se trouvent dans l’obligation de travailler et déclarent ne pas pouvoir refuser de le faire.

Travaillant, dans leur immense majorité, dans des ménages de 4 à 5 personnes, les employées doivent être, pour 44,5% d’entre elles, disponibles 24 h sur 24, de 9 à 14h par jour, pour plus de 41% et ce, sans pouvoir bénéficier d’un congé hebdomadaire payé (73,8%) et sans droit au congé annuel pour plus de la moitié des enquêtées. Elles ne peuvent refuser ni les ordres, ni les taches pénibles ou dégradantes ni même d’aller faire le ménage chez des proches de la famille employeuse (seules 28% sont rémunérées pour ce travail supplémentaire). Elles ne disposent donc pas de leur temps libre quand elles en ont, ne choisissent pas le moment de dormir, de se promener, celui de rentrer dans leurs familles. Elles ne choisissent pas leur temps de repos : leur temps appartient donc presque totalement à leurs employeurs. Cette promiscuité peut donner lieu à des relations tendues, voire violentes et perverses qui font accuser les jeunes employées de tous les maux (vol, fainéantise, insouciance, mauvaises mœurs…) et peuvent les rendre victimes de violences physiques et de mauvais traitements.

Violences et mauvais traitements

Presque toutes ont, en effet, reconnu avoir subi des mauvais traitements (battues, insultées, privées de nourriture, sanctionnées pécuniairement pour des dégâts causés ou pour un travail jugé mal fait) et plusieurs d’entre elles ont déclaré avoir été abusées sexuellement : 14,2% ont subi des violences sexuelles de la part des employeurs, 16,2% ont été contraintes d’accepter des sévices sexuels, 18,2% ont subi des attouchements et 16,1% déclarent avoir été l’objet d’exploitation sexuelle. L’enquête a montré qu’en cas de violence de ce type, les enquêtées remplies de sentiments de honte, de déshonneur, de culpabilité et craignant l’exclusion de leur propre famille, si elles dévoilent ce qu’elles ont subi, se taisent. Ces violences sont donc entourées de silence confortant cette culture de la soumission dans laquelle elles évoluent.

Face à ces conditions de travail, les aides ménagères n’ont souvent aucun recours : ni la connaissance des lois qui régissent le travail, ni même un contrat de travail (pour 96,7% d’entre elles). Quant au salaire, dont la majorité déclare qu’il a été négocié avec leur père, il est inférieur au SMIG pour 98% des enquêtées et reversé dans les revenus de la famille pour 93%. Seule une petite minorité des employées de maison déjà expérimentée et moins jeune déclare négocier elle-même son salaire et ses conditions de travail ainsi que la possibilité de mettre fin à leur travail s’il ne leur convient pas. Certaines peuvent épargner. D’autres, très rares, ont un compte bancaire ou postal et plusieurs déclarent que l’intermédiaire perçoit une partie de leur salaire à chaque placement.

A quoi rêvent les aides ménagères ?

A ne plus être « bonnes » ! L’écrasante majorité (66,7%) a entre 18-29 ans et souhaite changer de métier : être couturière, coiffeuse ou esthéticienne. Plus rebelles, elles essayent encore d’échapper à une condition non reconnue par la société comme profession, puisqu’elle n’y voit que l’ensemble des tâches effectuées « naturellement » par les femmes. Leur emploi n’est, donc, selon cette représentation, ni professionnalisé ni valorisé. Dans cette catégorie des moins de trente ans, les jeunes femmes veulent épargner, monter un petit projet et considèrent cet emploi comme une étape pour réaliser ce rêve… Mais combien d’entre elles réussissent à le concrétiseriser ? A plus de trente ans, les jeux sont déjà faits. Elles sont résignées à leur sort et font de ce métier d’aide ménagère une carrière, voire un destin ou une fatalité. Quant à la première tranche, celle des enfants, c’est leur condition sociale qui choisit pour elles en attendant que la vigilance des autorités, l’application de la loi sur le travail des enfants et la mobilisation de la société civile interdisent à tout jamais les abus innacceptables dont elles sont victimes et qui les réduisent à une forme d’esclavage que nous croyions depuis longtemps avoir dépassé.

Neila Jrad


Quelques chiffres qui parlent

( les pourcentages sont ceux de l’échantillon enquêté )

- 50,5% ont commencé à travailler entre 15 et 19 ans
- 17,5% ont entre 12 et 17 ans
- 34% sont analphabetes
- 58,5% ont un niveau primaire
- 30,9% ont été contraintes de quitter l’école
- 69% déclarent que personne dans leur famille ne s’est opposé à leur travail
- 93% participent aux revenus de leur famille
- 58,5% considèrent la famille d’accueil hautaine et méprisante
- 32,3% sont accusées de fainéantise
- 73,8% ne disposent pas d’un repos hebdomadaire payé
- 78% ne choisissent pas leur temps de repos
- 56,6% ont parfois été privées de leur salaire
- 98% ne savent pas si la loi est respectée ou non
- 19,1% déclarent que leurs employeurs ont essayé de les séduire
- 18,2% ont subi des attouchements sexuels
- 84% déclarent n’avoir pas fait un autre travail que le ménage
- 66,7% souhaitent changer de métier

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