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Le cinquième forum mondial de l’eau :

Le monde au chevet de l’eau ou du business à Istanbul ?

mardi 7 avril 2009

Mohamed Larbi Bouguerra

Pour le 5ème Forum Mondial de l’Eau qui s’est tenu à Istanbul du 16 au 22 mars 2009, les choses avaient bien mal commencé, puisque l’inauguration s’est faite avec un impressionnant dispositif policier et des nuages de gaz lacrymogène ont flotté sur la Corne d’Or. Des manifestants avaient, en fait, déployé une banderole au passage du Président de la République turque et d’autres protestaient contre le pharaonique complexe des barrages Ataturk qui perturbe les écosystèmes, déracine les populations et diminue la quantité d’eau coulant dans le Tigre et l’Euphrate, qui arrosent l’Irak et la Syrie. Mardi 24 mars, à l’issue de la visite historique du Président Abdullah Gül en Irak, la presse irakienne soulignait fortement « l’aggravation de la crise de l’eau, en raison du très bas niveau d’écoulement du Tigre et de l’Euphrate dans notre pays ; ce qui prive l’Irak de ses droits naturels, devient une question essentielle pour la reconstruction du pays. »

En outre, comme on comptait 25 000 participants, l’inauguration n’a pu être suivie que sur un écran géant pour un grand nombre de congressistes qui, pour la plupart, avait payé la rondelette somme de 400 dollars pour la semaine. Cette cérémonie a vu la présence, outre du Président et du Premier Ministre turcs, du Président irakien, du Prince héritier japonais, des Premiers Ministres marocain, sud-coréen, d’une ribambelle de ministres, de représentants des organismes onusiens....et d’Albert II de Monaco.

Le Forum Mondial de l’Eau d’Istanbul – ville dont les hôtels conseillent à leurs clients de ne pas boire l’eau du robinet- s’inscrivait dans la lignée de celui de Marrakech (1997), de la Haye (2000), de Kyoto (2003) et Mexico (2006). Cet événement vise à réunir acteurs de l’eau et décideurs politiques tous les trois ans, pour dialoguer en vue de donner de l’importance à la problématique eau sur la scène politique internationale.

Cheville ouvrière de ce Forum : le Conseil Mondial de l’Eau (CME) – un organisme de droit privé dont le siège est à Marseille et qui a pour membres des gouvernements, des ONG, des firmes industrielles...Pour certains, le CME est une émanation des lobbies français de l’eau – la France étant la patrie des multinationales les plus puissantes du secteur : Véolia, Suez, Lyonnaise des Eaux, la SAUR...Mais le CME se veut l’héritier de la Conférence de l’Eau organisée par l’ONU en 1977 à Mar del Plata en Argentine. Pour le parti des Verts en France, le CME n’est rien d’autre qu’« une organisation privée au service d’intérêts privés. »

Pour preuve, ce parti pointe Loïc Fauchon, l’actuel président du CME (qui a été reçu à l’occasion de la semaine africaine de l’eau à Tunis par le Premier Ministre, en mars dernier)- qui a succédé à l’Egyptien Mahmoud Abou Zeïd quand ce dernier a été nommé ministre de l’Hydraulique et de l’Irrigation de son pays. Fauchon est, en effet, le PDG du Groupe des Eaux de Marseille qui, constitué à parts égales par deux multinationales de l’eau : Véolia et Suez. A en croire certains, le CME serait le cheval de Troie des majors de l’eau français, qui visent la conquête des marchés de l’eau et de l’assainissement en Chine, dans le monde arabe, en Afrique....

Pour les Verts français, c’est à l’ONU d’organiser un Forum mondial de l’eau. Le CME répond qu’ainsi, bien des gens et des associations ne pourraient plus prendre part aux débats. On notera, cependant, que beaucoup d’ONG ont boycotté le Forum d’Istanbul.

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Par ailleurs, un contre forum s’est tenu dans un hôtel de la ville, où les opposants au CME ont pu développer leurs thèses autour de Pedro Arrojo, professeur d’économie à l’Université de Saragosse et promoteur d’une politique de la demande en eau (plutôt que de l’offre), de Maud Barlow, militante canadienne bien connue pour l ’accès à l’eau pour tous et conseiller spécial du Secrétaire Général des Nations Unies....Les opposants demandent à l’ONU et aux gouvernements de s’engager publiquement à tenir un forum sur l’eau qui soit lié aux obligations des Etats, et que ceux—ci rendent des comptes à la communauté internationale. En effet, certains préconisent une gestion supranationale de l’eau, ce qui permettrait de développer notamment des réseaux d’aide entre pays (voir L’Humanité Dimanche du 31 août 2008).

Un forum gigantesque

Ce forum gigantesque laisse un goût de cendres à nombre de participants, frustrés de ne pouvoir assister à toutes les manifestations, trop nombreuses et dispersées géographiquement à travers la ville.
Or, dit le dicton, qui trop embrasse....Pour ne rien dire des problèmes de traduction !

Les débats ont porté sur six grands thèmes : les changements climatiques et la gestion du risque, la protection et la gestion des ressources en eau, la question du financement, faire avancer le développement humain et les objectifs du millénaire, la question de la gouvernance de l’eau et enfin l’éducation, la connaissance et le développement des capacités.

Ces débats se sont déroulés sous forme de « panels » : des spécialistes du sérail sont invités par un animateur à exposer une question en une dizaine de minutes au maximum. Ce qui est déjà assez frustrant : parler du changement climatique en un tel laps de temps relève de la gageure et laisse un goût amer à l’auditeur et probablement à l’orateur. Ces panels ne donnaient en outre que très peu la parole à la salle. Le plus grave enfin est que le Forum n’a apporté, pour de très nombreux participants, que très peu de nouveautés sur le plan scientifique.

Cependant, bien des organismes en ont profité pour lancer les résultats de leurs travaux et leurs publications, tels l’UNESCO, l’OCDE, l’UICN.... ou faire connaître leurs actions de coopération comme le Partenariat Français pour l’eau, la Banque Mondiale, la BAD …

On relèvera cependant que l’ONU a publié le 12 mars son troisième rapport sur les ressources en eau, donc bien avant le forum patronné par le CME et la Turquie. Ce document fait ressortir notamment que les Etats sous-estiment l’aggravation de la pénurie d’eau et que la gestion inéquitable (comme dans les territoires occupés par Israël, par exemple) menace la croissance et la paix dans le monde. En effet, en avril 2008, au Bangladesh, il y a eu des émeutes de l’eau et en juillet 2008, le même phénomène a été observé au Sénégal.

Où est passé le monde arabe ?

Mis à part le Maroc (qui, depuis le Forum de Marrakech, remet le Prix Hassan II de l’eau à un spécialiste choisi par une commission chapeautée par le CME) et la Palestine, la présence arabe ne sautait pas aux yeux. Bien sûr, certains pays du Golfe déployaient des stands cossus et des revues en papier glacé vantant la nature, mais on aurait aimé voir plus d’ ONG, de militants, de spécialistes et de données fiables. La Ligue arabe nous a gratifiés d’une présentation on ne peut plus convenue, avec les sempiternelles vedettes de l’Arab Water Council et une présentatrice de la télévision égyptienne comme modérateur semble-t-il. Autosatisfaction à tous les étages avec, en prime, la participation de Loïc Fauchon, de l’ambassadeur du Japon au Caire et d’un haut fonctionnaire de la Banque Mondiale !

C’est dans le cadre de deux petites heures d’une session « bateau » intitulée « Gestion de l’eau pendant et après les catastrophes et les conflits », sous le patronage de la Croix Rouge, de la Ligue arabe, de l’Autorité Palestinienne de l’eau (PWA) et de l’Agence de la Coopération Internationale Japonaise, que la PWA a fait deux présentations. Il en ressort que tant qu’il faudra discuter avec Israël l’entrée de chaque sac de ciment et tant qu’il interdira des canalisations métalliques et en plastique, les Palestiniens continueront à souffrir les affres de la soif et leur vie sera menacée par les eaux usées. Le président de séance a géré d’une main de fer le temps de parole et répétait mécaniquement qu’il fallait poser des questions et non faire des déclarations. Il tenait à donner une coloration essentiellement « humanitaire » à cette séance.

Pas de mots qui fâchent donc, comme « crimes de guerre » ou « punition collective ». Dans le document intitulé en anglais « Session situation document », on lit à propos de Gaza- après la Somalie, les Philippines- « Gaza : Un environnement instable présentant des pics conflictuels qui empêchent le développement des infrastructures. Une nouvelle approche pour dépasser ces obstacles est requise afin de combler le fossé qui s’élargit entre des besoins en augmentation et des services en diminution » Ainsi, on banalise la situation lamentable, inhumaine imposée par Israël aux habitants de Gaza et on la met sur le même pied que le tsunami qui a frappé l’Asie. En dépit de cette fade rhétorique, la solidarité avec la Palestine s’est très fortement exprimée dans le forum des autorités locales organisé à Istanbul, et le maire de Gaza a invité les élus locaux regroupés dans le CGLU à tenir leur prochaine réunion dans sa ville. Pour Jacques Perreux, vice-président du Conseil Général du Val-de-Marne, le CGLU devrait répondre favorablement à cette invitation.

Des résultats mitigés :

Après donc moult débats et tables rondes qui se sont déroulés sur une semaine, le Forum s’est achevé le 22 mars sur une déclaration politique de 70 ministres, déclaration considérée par nombre d’observateurs comme, d’abord, insuffisante et, ensuite, inadaptée à l’urgence de la situation. On pourrait reprendre, s’agissant de cette déclaration, ce que disait Jacques Chirac en 2002 à la Conférence mondiale de Johannesbourg qui marquait les dix ans du Sommet de la terre de 1992 : « La maison brûle et nous regardons ailleurs ».

La France voulait inclure la notion de « droit à l’eau » qui ne figurait pas dans le projet initial : celui-ci indiquait que l’accès à l’eau potable et à l’assainissement était un « besoin humain fondamental » et non pas un « droit ». En réalité, plus de trente pays ont intégré ce droit à l’eau dans leur Constitution, mais les Etats-Unis, l’Egypte et le Brésil s’y sont opposés car, selon eux, cela pourrait conduire à exiger la gratuité de l’eau. Comme on le voit, tout est politique quand il s’agit de l’eau !
Finalement, « le droit d’accès à l’eau » n’a pas été retenu, d’où la déception de bien des pays, latino-américains notamment et des ONG. Le texte se contente d’énumérer des évidences : économiser l’eau, lutter contre la pollution, collecter et traiter les eaux usées.

Jacques Perreux remarque : « Je ne méconnais pas le poids des multinationales de l’eau, coorganisatrices du Forum, mais il me semble significatif que le « Président » du « CME » ait eu besoin de déclarer à plusieurs reprises de façon défensive : « Public-Priv,é ce n’est pas un problème. Il n’y a pas si longtemps, le discours était plus arrogant et plus ouvertement en faveur du privé ».

N.B :

A tous ceux qu’intéresse la problématique eau dans notre pays, nous recommandons vivement l’excellent ouvrage « Atlas de l’eau en Tunisie » sous la direction de Latifa Hénia, revisé et relu par le Pr Abdallah Chérif (Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Unité de recherche « GREVACHOT », Tunis, 2008.

Mohamed Larbi Bouguerra

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