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"Je ne veux pas que ce poème finisse", l’ultime recueil de Darwich !

mardi 7 avril 2009

"Il lui dit, en regardant tous les deux la rose

Elle égratigne le mur : la mort s’est rapprochée de moi un peu

Je lui dis : Ma nuit était longue et sans fin

Ne me cache pas le soleil

Et je lui ai offert une rose comme celle-là

Alors il a fait son salut à l’au-delà

Il s’est retourné et a dit :

Si je te voulais un jour je te trouverai

Va t’en !"

Mahmoud Darwich, extrait de son dernier recueil.


Slim Ben Taleb

Depuis la disparition de Mahmoud Darwich l’été dernier, nous sommes inconsolables ! La mort a décidé de l’emporter pour épargner à son grand cœur malade les drames que le peuple palestinien allait vivre encore avec les attaques lâches contre la bande de Gaza ! Le ciel a décidé de l’accueillir dans ses bras pour le ménager et le tenir éloigné de la poursuite des massacres contre le peuple palestinien, mais aussi le déni d’humanité et de civilité auquel il continue à faire face devant cet Autre dont la barbarie et la brutalité ont atteint leurs sommets ! Et, depuis cette disparition tragique et furtive l’été passé, nous sommes restés orphelins, ne croyant pas à cette disparition !

Nous étions persuadés qu’il allait se réveiller un jour pour nous accompagner et nous aider à faire face à l’atrocité de notre monde ! Nous étions certains qu’il ne pouvait pas nous laisser à nous-mêmes et qu’il allait de temps à autre nous distiller ses vers qui nous donnaient la force de continuer à espérer dans l’humain ! Nous étions persuadés qu’il allait nous envoyer de loin ses poèmes et ses écrits pour nous aider à faire face à ce monde et aux rêves d’empire et de domination qui n’ont cessé de nourrir les rêves de l’Autre ! Nous étions persuadés que son absence ne durerait pas si longtemps et qu’il reviendrait comme à son habitude pour nous faire rêver du monde d’après, dont seuls les poètes sont capables de déchiffrer les secrets et les écritures magiques !

Mais, progressivement, il fallait nous rendre à l’évidence ! Mahmoud Darwich est bien parti ! On ne se réveillera plus pour le trouver à nos côtés, éclairer nos journées par son sourire radieux et espiègle ! On ne se couchera pas un soir avec l’espoir qu’il égayera nos rêves avec ses poèmes ! Mahmoud Darwich est bien parti, et il est certainement en train de nous observer avec les grandes poètes de là haut ! Il fallait bien qu’on s’habitue à ce monde sans lui ! Il fallait bien recommencer à vivre dans un monde où la brutalité et la cruauté ne seront désormais plus, dépassionnées par l’espoir que le poète ne cesse d’ériger en une rame de résistance ! Il fallait bien reprendre le train de la vie quotidienne, en faisant face à la brutalité et à la bestialité ! Notre seul réconfort est que nous savions que le poète travaillait sur un nouveau recueil ! Notre seule consolation est que nous pouvions, une dernière fois, toucher de près ses mots secrets et magiques qui nous ont permis de tenir si longtemps ! Notre seul soulagement est de pourvoir partager avec lui- et une dernière fois- ses rêves et ses utopies !

Et, finalement ce recueil a été publié la semaine dernière chez son éditeur habituel Riad Erraïss ! Dans son introduction, l’écrivain libanais et proche ami de Mahmoud, Elyas Khouri, nous raconte l’histoire rocambolesque de ce recueil qui a failli se perdre sans la détermination de ses amis. Les proches de Mahmoud savaient qu’il était en train de mettre les dernières touches à son recueil. Il leur en a parlé comme il l’a fait également à son éditeur. Il a aussi lu quelques fabuleux textes lors des dernières soirées auxquelles ils étaient invités. Mais personne n’osait lui en parler, comme pour conjurer le sort ! Même le dernier soir avant de partir pour les Etats-Unis, personne n’osait lui demander où se trouvaient ces poèmes au cas où… ! Au contraire, lorsqu’il évoquait ce recueil lors de cette soirée triste, tous ses amis lui expliquaient qu’il aurait tout le temps, après son opération et son retour des Etats-Unis, de le finir et de l’offrir à ses lecteurs !

Mais, Mahmoud n’est jamais revenu de ce dernier voyage !

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Et Elyas Khouri nous raconte dans cette préface la visite de l’appartement de Darwish, après son enterrement, par un cercle d’amis proches-dont le chanteur libanais Marcel Khalifé ainsi que sa famille- pour retrouver le fameux recueil. Certes, il y avait les poèmes qu’il avait lus dernièrement dans les soirées et qui ont été publiés par beaucoup de journaux, mais ces poèmes étaient peu nombreux et ne représentaient pas la totalité du recueil ! Une recherche a commencé dans l’appartement par ses amis dans la détresse d’avoir perdu ce grand poète et dans l’angoisse de ne pas retrouver le précieux héritage ! La première journée s’est terminée avec la découverte de quelques poèmes éparpillés ici et là, mais le grand recueil n’était toujours pas trouvé ! Ils ont pourtant fouillé l’appartement de fond en comble : rien n’y fait ! Celui qui est parti a décidé de garder pour lui ses dernières ballades poétiques ! Ils ont décidé de revenir le lendemain pour continuer leurs recherches ; mais avant leur arrivée, son ami Ghanem Zouraikat avait pu mettre la main sur l’essentiel du recueil, avec surtout un long poème qui constituera un grand moment de la poésie arabe ! Mais, Darwish n’avait pas terminé ce poème et, surtout, ne lui avait pas donné de titre. C’est Elyas Khouri qui a choisi de lui donner comme titre "Je ne veux pas que ce poème se termine !".

Ce recueil a finalement été publié la semaine dernière : il contient 31 poèmes. Une première lecture de ces poèmes montre que le poète pressentait son départ, et le thème de l’absence va marquer l’ensemble de ce recueil. Mais avant de partir, le poète prend le temps de revisiter ses anciens recueils, marqués par ce dialogue intime qu’il entame avec la mort et la volonté de vivre et de résister à ce rappel que les anges ne cessent de lui renouveler. Mais dans ce recueil, cette volonté semble faiblir et l’appel à un autre monde prend le pas, et le thème de l’absence devient plus marqué. Une absence physique qui ne tardera pas à se présenter, mais aussi une absence symbolique, car le poète se rend compte que, finalement, ses poèmes n’ont pas réussi à faire face au mal et à le faire reculer pour permettre à l’humain de trouver son chemin !

Alors, pourquoi continuer à écrire et pourquoi poursuivre ses appels à l’humain, au rêve et à l’amour ? Et, comme la mort se fait plus pressante, le poète prend le temps, dans ce recueil, de visiter l’enfance et son village natal, El Birwa, qui a totalement disparu ! Il prend le temps de se rappeler les moments heureux de l’enfance, comme pour effacer la cruauté et la barbarie de notre monde au soir de son départ ! Il prend aussi le temps de revoir les amis et les proches qui sont partis ! Il se rappelle le grand poète Nizar Kabbani, ce grand chantre de l’amour devant l’éternel, à qui il dédie un poème ! Et bien d’autres figures absentes sont évoquées dans ce recueil, comme si Darwish voulait à sa manière secrète, les informer de sa venue prochaine !

Plus rien ne sera comme avant et on ne se relèvera jamais de la disparition de Mahmoud Darwish, de sa silhouette longiligne et de son rire éclatant ! Ce dernier recueil rend la séparation moins douloureuse : mais jusqu’à quand ?

Slim Ben Taleb

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