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Rapports élève-professeur :

Que reste-t-il de l’enseignant « apôtre de savoir » ?

samedi 14 mars 2009

Il n’est pas du tout aisé, par les temps qui courent, de traiter des questions de l’enseignement. Car, d’une part, ces questions occupent désormais un terrain si vaste qu’il semble impossible à cerner, d’autre part, elles sont d’une telle interactivité et connivence avec d’autres facteurs objectifs ambiants qu’il devient difficile d’en dissocier les tenants des aboutissants.

De surcroît, la scène politique et éducative accuse un déficit flagrant de débat autour de ses questions tant décisives pour le devenir du pays et des générations futures.

Au demeurant, l’école s’enlise chaque jour davantage dans des problèmes qui semblent insurmontables, et les cris d’alarme fusent de partout pour sauver ce qui a constamment constitué l’acquis le plus précieux de la Tunisie post-coloniale : l’enseignement.

Que faire pour pallier le pire, si ce n’est d’oser soulever ces questions une à une et d’en discuter avec les concernés ? Et qu’importe, pour le moment, si l’approche semble sélective ou inadéquate et les réponses insuffisantes ? L’essentiel est d’initier un débat qui pourrait s’élargir et être fructifié au fil du temps.

Le rapport entre élève et professeur est l’une des questions les plus préoccupantes de l’institution éducative. Pour en débattre, nous avons convié Mme Aouatef Z, jeune professeur dans un lycée secondaire, M.Tahar Hmida, ancien inspecteur principal d’histoire géographie, retraité, Dr.Fethi Touzri, psychothérapeute et militant politique et des droits de l’Homme et M Sami Tahri, enseignant d’arabe dans un lycée secondaire et secrétaire général adjoint du Syndicat Général d’Enseignement Secondaire.

Que reste-t-il donc de l’enseignant, apôtre de savoir, selon le grand poète Ahmed Chawqi ?


Kamel Mejri

Au risque de nous tromper, notre choix d’appréhension des rapports enseignant - enseigné a porté sur les établissements secondaires, car c’est, semble-il, à ce niveau là que le bât blesse et que lesdits rapports présentent le plus d’aléas, à telle enseigne que leur dégradation devient phénoménale et déborde le cadre de cas isolés.

Un constat inquiétant

Les intervenants, cités ci-haut, s’accordent à établir un constat inquiétant sur la dégradation de la relation élève-professeur. MmeAouatef Z déplore le déficit constant du respect des élèves pour le professeur. « Celui-ci, dit-elle, est, par moments, choqué des réactions des élèves vis-à-vis de ses remarques ou de ses recommandations. Il est obligé d’inventer une méthode adéquate d’entretien avec les divers profils d’élèves et, parfois même, au cas par cas pour chaque élève. L’irresponsabilité des élèves devient également contagieuse, et les sanctions adoptées jusque-là ne sont plus efficaces, car les élèves font fi des sanctions des professeurs et de l’administration. Même la mauvaise note obtenue par l’élève indiscipliné et négligeant envers ses devoirs n’est pas à même de le dissuader de son mauvais comportement. D’ailleurs, beaucoup d’élèves ont perdu la notion même de devoirs à préparer à la maison et ne sont plus liés par aucune contrainte.

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Le professeur est, à chaque fois, obligé de perdre du temps pour voir si les élèves ont effectué leurs devoirs qui devrait en faciliter la compréhension et la progression dans les leçons. Idem pour les outils de travail essentiels que les élèves doivent fournir. Le professeur le plus chanceux est celui dont la moitié de la classe possède à chaque séance les matériaux de travail nécessaires : cahier, manuel scolaire, stylos… »
Pour sa part, M. Tahar Hmida fait observer que « depuis la tunisification du système éducatif et jusqu’à un passé récent, la Tunisie est parvenue, tant bien que mal, à gérer les problèmes liés à la discipline et en particulier ceux qui se rapportent à la relation professeur élève. Mais, de nos jours, les rapports entre élèves ainsi que ceux entre professeur et élève sont souvent tendus et même marqués par des formes de violence qui n’excluent pas la violence physique. Ces tensions qui risquent de se transformer en phénomène, sont devenues un sujet de préoccupation pour tout un chacun et pour l’ensemble des intervenants au sein de l’institution éducative. »

M.Tahar Hmida a ainsi, à juste titre, poussé l’analyse de la dégradation des rapports entre l’enseignant et l’enseigné jusqu’à l’irruption de dérives de violence physique de la part de certains élèves contre leurs professeurs, dérive signalée ici et là dans nos établissements secondaires.

En fait, le sujet de la violence en tant que fléau qui semble gagner nos institutions éducatives s’apparente à celui des rapports enseignant-enseigné. Aussi avons-nous jugé utile de reprendre, à ce titre, l’opinion de M Sami Tahri publiée récemment dans l’organe de presse de l’UGTT « Echaab ».

Celui-ci indique que « hormis les établissement secondaires, la violence a parfois gagné même certaines écoles primaires. » Et d’affirmer qu’il y a « diverses formes d’expression de cette violence : entre les élèves, destruction des équipements des écoles et parfois même contre les enseignants. La violence n’est pas, non plus, le lot de certains quartiers pauvres ou certaines régions ou milieux ruraux ou urbains. Elle est également pratiquée d’une manière déclarée ou clandestine, de peur d’être sanctionnés ou par sentiment de vengeance… »

Entre hier et aujourd’hui

Mais avant de nous attaquer aux raisons de la dégradation des rapports enseignant-enseigné, arrêtons-nous sur la « périodisation » établie par M. Tahar Hmida, qui distingue deux périodes d’évolution des rapports précités.

« Il importe », dit-il, « de tracer les contours de l’évolution de la gestion disciplinaire dans les collèges et les lycées, à la lumière des mutations qui ont marqué la société tunisienne depuis l’indépendance.

On distingue deux périodes assez différenciées, qui font ressortir des transformations bien apparentes dans la gestion des institutions éducatives :
- 1- Une période couvrant les trois premières décennies, et qui se caractérise par :

  • la primauté de l’autorité morale de l’école en tant que dispensatrice du savoir et de savoir être ;
  • l’aura dont jouit l’école en particulier, les enseignants et le personnel administratif aux yeux de la société en général y compris les élèves. La vénération de l’enseignant exigée par le poète Ahmed Chawki traduisait à souhait la place de l’enseignant dans la société d’antan ;
  • l’engouement général pour l’instruction en tant que moyen de promotion sociale par l’emploi.

Cette période d’euphorie pour la scolarisation, en dépit d’un système sélectif, s’est distinguée par l’adhésion des parents et des élèves, pour les raisons sus-citées.

Et pourtant, le système disciplinaire n’est pas resté immuable. On citera, à titre documentaire, le passage du système des « retenues » à celui des sanctions responsabilisant l’élève, dans la mesure où celui-ci est tenu de faire signer par ses parents un papier lui notifiant la sanction ( l’observation ou l’avertissement ).

En somme, on peut conclure que, pendant cette période, le recours à la sanction de la part de l’enseignant ou de l’administration scolaire a permis de gérer les écarts de conduite ou le manque de travail, sans que l’image de l’école ne soit entachée et sans que l’enseignant ne soit mal traité.

- 2- Une deuxième période, s’étendant sur les deux dernières décennies du 20e siècle et jusqu’à nos jours, pendant laquelle on remarque une recrudescence des tensions au sein de l’institution éducative.

Pourquoi en est-on arrivé là ?

De l’avis du Docteur Fethi Touzri, psychologue, les raisons de la dégradation des rapports élève-professeur son indissociables du contexte sociopolitique dans lequel vit l’institution scolaire.
« La manière la plus à même d’attaquer cette causalité consiste à inscrire l’école dans son cadre le plus approprié en tant qu’institution républicaine. », dit-il. Et de poursuivre que « l’école est l’institution de légitimation du pouvoir républicain et aussi du modèle de développement escompté par l’Etat Providence. Aussi, l’école s’emploiet-elle à inculquer les valeurs d’égalité, de développement, mais également d’autorité et d’ordre.

Par le passé, les acteurs du processus éducatif, à savoir : la famille, le corps enseignant, l’administration et les pouvoirs publics se sont déployés d’une manière assez harmonieuse. Tandis qu’actuellement, il y a eu des changements. L’institution républicaine est ainsi mise à mal par le non développement de la citoyenneté en tant qu’élément important ayant animé l’autorité de l’école. La discrimination s’est, en effet, accentuée, les inégalités se creusent. De surcroît, l’Etat providence se désengage désormais de ses objectifs initiaux, et on assiste à l’émergence d’une école à deux vitesses.

Conjointement, la famille a connu son lot de mutations. Le « pattern » de comportement de la famille sont désormais de modèle mixte : libéral et autoritaire. Du coup, les acteurs ne sont plus à l’aise dans cette phase. Tout cela fait que l’autorité dans l’institution scolaire est déstabilisée, et les divers acteurs, en l’occurrence, l’administration, la famille et les pouvoirs publics sont en train d’opérer, chacun de son côté, son propre ajustement dans une ambiance de confusion. Au bout du compte, l’école n’arrive pas à respecter l’élève et l’élève n’arrive pas à respecter l’école.

On assiste donc à une crise de légitimité de l’école au sein de la société, dont l’aspect moral est manifeste mais qui nécessite des éclairages et des explications multiples pour en saisir les tenants.
Il y a lieu de souligner, également que le non respect du corps enseignant et administratif par les élèves n’est pas irrationnel. Il trouve, en effet, son explication dans une logique sociale qui fait état d’un échec de plus en plus manifeste à apporter des réponses aux aspirations et aux attentes des élèves, ce qui nourrit un sentiment de désespoir chez les jeunes. Un tel sentiment explique l’attitude de défiance, voire de rébellion de l’élève contre l’école »

Dans le même ordre d’idées, M. Tahar Hmida fait observer que « le niveau d’instruction ne garantit plus l’accès à un emploi comme auparavant. Ainsi, l’école perd son image de marque. C’est ce qui explique le peu d’engouement pour les études chez les jeunes, et en particulier ceux des régions rurales, à proximité des grandes villes.

L’environnement médiatique et culturel ambiant exerce aussi une influence néfaste sur les jeunes adolescents qui peuplent les collèges et les lycées. En effet, l’atmosphère des stades a fini par marquer cette catégorie de jeunes et a banalisé la violence. Ce qui explique le recours des jeunes à la violence, même à l’encontre de leurs professeurs, pour arracher des notes ou pour tout autre motif. Ainsi, l’école est devenu depuis quelque temps une caisse de résonance de la société et la solution à ses problèmes consiste à endiguer les excès qui marquent les milieux extra scolaires. »

Excès et déficit d’autorité

Il demeure que le paradoxe le plus troublant dans le comportement des élèves réside dans le caractère unilatéral de l’expression de leur « rébellion » contre l’autorité dans l’enceinte scolaire, tandis qu’à l’extérieur, ils se résignent à un conformisme vide de toute expression de contestation. Naguère, les élèves avaient, tant bien que mal, fait entendre leurs voix et leurs revendications, parfois d’une manière mûre et résolue, comme ce fut le cas du mouvement des lycéens de 1985, revendiquant la fondation d’un syndicat d’élèves.

Le Docteur Fethi Touzri estime, à cet effet, que « l’école et la famille constituent de nos jours les seuls espaces où on peut défier l’autorité. Alors qu’auparavant, cet espace s’identifiait à la rue. Cela traduit les contours de l’espace de contestation dans la société. Dans la famille, l’espace de contestation est ouvert. La famille autorise, en effet, avec des nuances, cette contestation. De même que l’école n’a plus les moyens de fermer cet espace. Les élèves profitent donc de cet état de fait qui ne s’offre pas à l’extérieur. Car la rue est verrouillée et ne permet pas la contestation. Cela ne fait qu’activer un sentiment de conformisme et de soumission, qui n’est remis en cause que lors de grands événements qui débordent le contexte local, tel que cela s’est produit lors de la guerre d’agression sur Gaza.

Dans de pareils moments, l’espace de contestation dépasse le cadre local et les jeunes osent braver l’interdit. » 

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