attariq aljadid

Accueil > Français > Actualités nationales > De retour de Lampedusa : Mokthar Trifi fait le point de la situation sur (...)

De retour de Lampedusa : Mokthar Trifi fait le point de la situation sur l’immigration clandestine

lundi 9 mars 2009

« On raconte que le jour de la manifestation du 27 janvier 2009, lorsque les immigrés clandestins de l’île italienne de Lampedusa ont investi les rues de l’île et se sont mêlés aux « lampedusani » la compassion de ces derniers avec les rescapés était si vive que le maire de Lampedusa fondit en larmes ».

C’est éventuellement l’histoire la plus émouvante que Mokhtar Trifi, président de la Ligue Tunisienne des droits de l’Homme rapporta de sa visite à Lampedusa au lendemain de la rébellion dans le centre d’identification et d’expulsion de l’île.


Avec le président de la LTDH, nous avons tenté d’établir l’état des lieux des immigrés clandestins au lendemain de leur rébellion, de recueillir les réactions des diverses parties impliquée dans la situation de l’immigration clandestine et d’analyser les tenants et les aboutissants de cette illustration dramatique de la condition humaine sur cette île paisible de la péninsule italienne.

(Entretien conduit par Kamel Mejri)

- Si vous nous indiquez les circonstances de votre visite à Lampedusa ?

En fait, cette visite s’inscrit dans une mission initiée par le réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme. J’ai donc participé à cette visite en ma qualité de président de la LTDH conjointement avec les représentants du réseau, Moheddine Cherbib et Oumaya Seddik. Nous avons, à cette occasion, rencontré le maire de Lampedusa ainsi que certains conseillers municipaux et nous avons également effectué une visite au siège local du parlement et rencontré les députés. Nous avons ainsi constaté l’unanimité des responsables politiques, toutes tendances confondues, et des habitants locaux sur le caractère inhumain du traitement des immigrés clandestins dans le centre d’indentification et d’expulsion de Lampedusa.

JPEG - 143.8 ko

Mais ce centre était dénommé centre d’accueil des immigrés clandestins…
Effectivement, la nomination initiale de ce centre était « centre d’accueil et de premiers secours ». Les immigrés clandestins devaient passer par ce centre et dans tous les cas, ne pas y dépasser les 72 heures avant d’être transférés dans d’autres centres spécifiques et ce selon le profil de chacun d’eux. Car, il y a une typologie des immigrés clandestins : on distingue, entre autres, les demandeurs d’asile qu’on ne peut pas confondre avec ceux qui cherchent le travail ou une meilleure opportunité de vie. Il importe de souligner que les habitants de Lampedusa ont constamment exprimé leur solidarité et leur compassion aux immigrés clandestins. L’illustration la plus expressive de cette compassion a eu lieu à l’occasion de la manifestation du 27 janvier dernier qui a vu les immigrés et la population locale s’entremêler et parler en commun de la situation inhumaine dans les camps. Par ailleurs, on a appris que certains immigrés ont été pris en charge par des lampedusani qui les ont cachés chez eux. C’est dire qu’aussi bien les immigrés clandestins que les habitants de l’île sont affectés par la transformation récente du centre d’accueil en centre d’identification et d’expulsion.

- Qu’en est–il au juste des habitants de Lampedusa ?

Les Lumpedusani éprouvent, à juste titre un sentiment de ras-le-bol de voir leur petite île paisible, dont l’activité essentielle repose sur le tourisme, transformée en bagne.

Lampedusa compte, en effet, 6000 habitants. En 2008, 150000 touristes ont visité l’île. Dans la situation actuelle, elle compte également 1500 « carabinieri ». Soit un policier pour 4 habitants et cette présence massive des forces de l’ordre sur l’île dérange énormément les habitants.

- Est-ce que vous avez visité le centre d’identification et d’expulsion ?

Non. Car seuls quatre organismes ont le droit de s’y rendre, en l’occurrence le Haut Comité des Réfugiés (HCR), la Croix Rouge, l’organisation « Save The Children » et l’Organisation Internationale des Migrations. Mais nous avons, toutefois , rencontré les responsables de ces organisations et nous nous sommes rendus tout près du centre où nous avons aperçu les immigrés et échangé quelques propos avec eux.
Et quel est l’état des lieux que vous avez établi ?

La situation est catastrophique. La transformation du centre a eu lieu au mois de septembre 2008. Il est actuellement surchargé. A la veille des événements, le nombre de ses « hôtes »a dépassé les 1200 immigrés pour une capacité d’accueil qui ne devrait pas dépasser les 850. Les conditions d’hébergement sont difficiles et elles sont aggravées par le froid.

Au lendemain des événements du 18 février dernier qui ont vu les affrontements entre les immigrés du centre et les policiers et l’incendie de certains pavillons, 500 réfugiés ont été transférés dans d’autres centres de l’île. Des mesures draconiennes de contrôle ont été prises et le centre a été coupé de l’extérieur. La coupure des fils devant servir à charger les téléphones cellulaires a empêché les immigrés de contacter leurs familles. Le jour de notre arrivée, il y avait 532 immigrés, parmi eux 39 demandeurs d’asile dont 35 originaires de Redeyef, en Tunisie. Les responsables du HCR nous ont indiqués que ces derniers soulignent qu’ils ont fui une situation économique insoutenable en plus de l’absence d’horizon de changement et d’épanouissement à tous les niveaux.

- Est-ce qu’il s’agit là d’une nouvelle catégorie d’immigrants tunisiens ?

Tout à fait, car, jusques là les mobiles de l’immigration clandestine tunisienne sont surtout économiques. Il y a lieu de souligner qu’en 2008 il y a eu plus de 31000 arrivants à Lampedusa dont 24% sont des Tunisiens.

- Et qu’en est–il de l’accord tuniso-italien pour la réadmission des immigrés clandestins tunisiens et qui a été à l’origine des derniers événements de Lampedusa ?

Le gouvernement tunisien et son homologue italien ont conclu un accord de réadmission des immigrés clandestins lors de la dernière visite du ministre italien de l’intérieur en Tunisie. Du côté tunisien, il est regrettable que nous ne sachions rien sur cet accord. Mais du côté italien, il y a eu des révélations. Car, un pareil accord ne peut être occulté. En revanche, le mutisme officiel tunisien est d’autant plus incompréhensible que la majorité des immigrants clandestins suivent l’itinéraire libyen.

- L’immigration clandestine, se trouve donc de plus en plus criminalisée ?

Pour mesurer l’aspect dramatique de l’immigration clandestine, on peut se référer aux statistiques du site « europforteress » qui fait état de 1060 morts dans la traversée des clandestins vers la rive nord de la Méditerranée et ce, pour la seule année 2008.

L’expulsion des rescapés qui sont parvenus vivants à Lampedusa serait donc fatale pour des gens qui ont enduré des supplices et des sacrifices énormes pour parvenir à cette destination. Aussi la réadmission et les accords conclus à cette fin ne sont pas des solutions humaines à même de juguler ce phénomène. Il ne faut pas perdre de vue non plus que les italiens sont parmi les premiers immigrants de l’histoire contemporaine à travers le monde et que, eux aussi, ont connu une immigration clandestine massive vers d’autres contrées y compris vers la Tunisie dans la première moitié du 20e siècle.

JPEG - 98.5 ko

De surcroît, l’immigration clandestine en Italie a toujours représenté un enjeu économique important pour ceux qui tirent profit de la ruée de cette main d’œuvre au coût dérisoire. Pour ces diverses raisons, ils est recommandé d’adopter un traitement humain de cette question.

- Qu’entendez vous par traitement humain ?

Force est de rappeler que la libre circulation des personnes est un principe fondamental du Droit International et que ce principe devance celui de la libre circulation des marchandises. Aussi la société civile italienne est interpellée pour monter au créneau et défendre l’image d’une Italie accueillante fortement attachée à la préservation et la défense des droits de l’Homme.

Le comportement exemplaire des Lampedusani et de leurs élus est, à cet effet, fort réconfortant. Le conseil municipal de Lampedusa vient, en effet, de porter plainte auprès des autorités pénales contre le ministre italien de l’intérieur pour « séquestration arbitraire de personnes ».

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose