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Qu’as tu fait de ta jeunesse ?

« Papy fait de la résistance » ! Gilbert Naccache à l’espace Art-Libris

mardi 3 mars 2009

Larbi Chouikha

Ils étaient tous là : des militants de la gauche sous toutes ses variantes aux syndicalistes toutes générations confondues, aux curieux et aux habitués des salons huppés de la banlieue nord de Tunis,

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aux artistes et universitaires à la recherche des traces oubliées de notre mémoire, et même, un ancien ministre de l’intérieur, Tahar Belkhodja en personne ! Ils étaient tous là, y compris tous ses anciens camarades et compagnons de cellules ; les uns, qui ont prospéré dans leurs affaires ou se sont convertis à d’autres causes, parfois plus gratifiantes matériellement, les autres, en gardant toujours leur train-train d’antan, tout en continuer à alimenter leur veine révolutionnaire des idéaux progressistes en vogue aujourd’hui.

Ils étaient tous là pour contempler, dévisager, redécouvrir ou simplement, observer cette figure historique de la gauche radicale sous Bourguiba qui nous a fait faux bond ces dernières années en décidant de s’installer en France. La salle était exiguë pour contenir tout ce beau monde, et le maître de céans se trouva obligé de s’excuser publiquement !

Le prétexte de cette rencontre était : la parution de son dernier ouvrage : « Qu’as-tu fait de ta jeunesse ? Itinéraire d’un opposant au régime de Bouguiba (1954-1979), suivi de récits de prison »

Sa démarche titubante, son sourire radieux légendaire, un débit relativement lent, mais le regard toujours vif et l’esprit aussi alerte, Gilbert Naccache, ou, Papy, pour les proches, semble se remettre de sa maladie. A l’adresse d’une assistance qui scrutait ses moindres propos et gestes, il déclare, qu’il n’éprouve aujourd’hui ni ressentiment, ni haine, ni rancœur contre quiconque, pas même contre ceux qui le réprimaient, et que l’échec du mouvement qu’il avait incarné avec d’autres, était le résultat des luttes internes qui l’avaient traversés et des analyses erronées qui étaient dominantes. Et pour mieux faire passer son idée, il recourt à une métaphore musicale pour dire, qu’en définitive, « les partitions qu’on jouait, résonnaient au son de la répression et non pas à celui de notre propre projet ». Dans son ouvrage, il est plus explicite : « Dans l’ensemble, je crois pouvoir dire que la plus grande cause d’ennuis que nous avions en prison ne venait pas des gardiens, nous nous étions accommodés, mais des difficultés de coexistence entre nous… »

A la fin de son intervention, certains présents dans la salle avaient souhaité assister à une passe d’arme entre l’ancien ministre de l’intérieur de Bourguiba et l’ancien prisonnier politique sous Bourguiba, mais… ils ont vite désenchanté ! Car, l’heure des explications publiques, des procès sur les responsabilités de chacun, du travail mémoriel sur cette période charnière, ne semble pas avoir sonné ! Et après quelques brèves interventions du public, c’est la séance de dédicace du livre qui prit le dessus et ce, au grand bonheur de son éditeur et ancien camarade de cellule, Ezzeddine Hazgui,

L’ouvrage en question, se distingue des écrits précédents, puisqu’il s’agit cette fois-ci d’une biographie de l’auteur, un témoignage édifiant de ses 25 années de combats, de ses états d’âme, ses expériences, ses impressions…, mais aussi, de son arrestation, de la répression qu’il a subi, de ses procès, de ses conditions d’incarcération, de sa cohabitation avec ses camarades détenus. D’ailleurs, avec une humilité poussée à l’extrême, il écrit : « Les événements que je relate sont ceux qui ont marqué mon souvenir ou qui ont eu une influence sur mon itinéraire, que le lecteur m’excuse s’il n’a pas la même lecture de cette histoire ». L’ouvrage se scinde en deux parties : dans la première, c’est un exposé du cheminement chronologique (de la Tunisie indépendante aux dernières années de prison), et notre Papy nous replonge dans ces années pour relater à sa manière les événements qui l’ont marqué : de son passage au PCT à son expérience trotskyste, à la naissance du groupe Perspectives, à la répression de 1968, et à la politique des coopératives initiée par Ben Salah,…. pour aboutir finalement à un épilogue intitulé : « l’évolution de mes idées politiques ». Dans ce chapitre, et à l’adresse de ses détracteurs de tous bords, il écrit : « Mes positions ont certes évolué, j’ai beaucoup nuancé mes anciennes certitudes, mais je n’ai jamais pensé, comme les « nouveaux philosophes », que l’engagement à gauche débouchait forcément sur le goulag et que, donc, toute notre action s’inscrivait dans un mauvais combat, qui plus est, perdu d’avance. Certains pans entiers du marxisme-léninisme doivent certes êtres abandonnés aujourd’hui, mais je reste persuadé qu’il y a un noyau scientifique valable dans le marxisme…. ».

La seconde partie de son ouvrage est davantage anecdotique. Emaillée de récits pittoresques sur la vie carcérale, le lecteur est convié à un voyage dans la vie quotidienne des prisonniers politiques, et l’on découvre que la débrouillardise et le savoir-faire primaient souvent sur les clivages politico idéologiques et la cohabitation ne rimait pas toujours avec une parfaite cohésion. Telles qu’elles sont narrées, ces histoires défilent devant nous comme le scénario d’un film poignant et captivant qui pourrait être l’œuvre d’un réalisateur, de préférence, un ancien détenu politique comme Nouri Bouzid, par exemple !

Aujourd’hui encore, nous constatons avec amertume que l’histoire de l’opposition à Bourguiba sous toutes ses facettes est reléguée au second plan et que toutes les souffrances endurées par ces militants de tous bords sont confinées dans l’oubli et l’amnésie populaire. Espérons, toutefois, que la large diffusion et la lecture de cette biographie vibrante de Gilbert, surtout par les jeunes générations de ce pays, suscitent un débat fécond à l’échelle nationale à l’instar de l’effet qu’avait créé la pièce Khamsoun de Fadhel Jaïbi !

D’ailleurs, pourquoi ne pas soumettre une suggestion à nos élites dirigeantes qui s’étonnent du désintérêt de nos jeunes pour l’histoire nationale et pour la chose publique ? Que le livre de Papy fasse une entrée remarquée dans les établissements d’enseignement pour devenir un manuel scolaire de référence ! Ainsi, bon nombre des Tunisiens découvriront, dès leur jeune âge, que l’histoire de leur pays ne se conjugue pas au singulier, qu’elle est l’expression d’une pluralité de projets, d’une diversité de parcours, d’appartenances confessionnelles multiples, de visions différentes, voire opposées … Et ce serait, pour l’éditeur de l’ouvrage, une occasion rêvée de se frotter encore plus les mains !

Larbi Chouikha

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