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Mahmoud Amine El Alem : théoricien de la gauche arabe.

dimanche 1er février 2009

Slim Ben Taleb.

La nouvelle est tombée il y a quelques jours. Le grand intellectuel égyptien est décédé. Comme si cet intellectuel arabe de gauche et engagé toute sa vie dans toutes les causes arabes et notamment celle de la lutte du peuple palestinien ne voulait pas voir ce massacre inhumain et intolérable sur Gaza.

Comme si cet intellectuel ne voulait pas voir cette dégénérescence du système arabe et son incapacité à répondre de manière forte à ce nouveau crime perpétré contre les Palestiniens. Comme si cet intellectuel égyptien qui a toujours pensé que l’Egypte était un pilier et devait jouer un rôle majeur dans le système arabe ne voulait pas voir la déchéance de "Oum Eddonya" et son incapacité à adopter des positions fermes vis-à-vis de l’agression. Le cœur de cet homme resté jeune malgré ses quatre vingt six ans ne pouvait pas tenir et ne pouvait pas supporter toute cette déchéance du système arabe, incapable d’arrêter l’agression contre le peuple palestinien et d’être à la hauteur de cette mobilisation sans précédent en sa faveur. Alors il a décidé de partir en silence comme il en avait l’habitude ! Il a décidé de nous quitter sur la pointe des pieds et sans faire de bruit comme s’il voulait s’excuser de nous laisser seuls, sans ses théories, dans ce contexte aussi incertain et inquiétant !

Peut-être que les jeunes générations ne connaissent pas El Alem comme on l’appelait ! Peut-être qu’elles n’ont pas lu ses nombreux livres et essais ! Peut-être qu’elles n’ont pas assisté à ses conférences et qu’elles n’ont pas vu ces auditoires accrochés aux paroles du maître ! El Alem a marqué toute une génération d’intellectuels et a été probablement avec les Libanais Hassine Mroua et Mehdi Amel l’un des plus importants intellectuels organiques, au sens de Gramsci, de la gauche arabe durant le siècle passé.

Né dans le vieux Caire en 1923, El Alem est devenu dans les années 40 du siècle passé l’un des dirigeants communistes arabes les plus connus. Il a participé à la création du parti communiste égyptien. Son militantisme lui a valu son lot de condamnations et de persécutions. Ainsi, il a été exclu de l’université égyptienne dès 1954 pour ses positions politiques et il a été empêché de soutenir sa thèse de doctorat. Ensuite, il a été emprisonné dans les prisons nassériennes de 1959 jusqu’en 1963 à cause du refus du parti communiste égyptien de se dissoudre au sein de l’Union Socialiste, le grand parti unique mis en place par Nasser et les nassériens. Finalement, le parti communiste connaîtra une grande division et certains de ses dirigeants, dont El Alem et les économistes Ismael Sabri Abdallah et Fouad Moursi, décidèrent d’apporter un appui plus conséquent au nationalisme arabe et de considérer qu’il était nécessaire de construire une alliance large entre les communistes et les nationalistes pour faire face aux défis économiques et politiques du monde arabe. El Alem est libéré avec ses camardes et rejoint le bureau politique de l’Union Socialiste. Il est aussi nommé à la tête du Comité national du Théâtre et deviendra plus tard le Directeur de la société de presse "Akhbar El Youm". De l’avis de tous, le quotidien officiel "Akhbar El Youm" a connu ses heures de gloire du temps où El Alem se trouvait à sa tête. Plus jamais ce quotidien ne connaîtra la liberté de ton, la pluralité et l’ouverture qu’il a connu lorsque El Alem était son directeur.

Mais avec la disparition de Nasser et de la prise du pouvoir par Sadate, El Alem connaîtra une nouvelle traversée du désert. Il faut dire qu’avec les intellectuels de gauche, il s’est fortement opposé à la politique de libéralisation économique, "Infitah", qui remettait en cause les acquis de la période nationaliste. Il s’est également opposé à la politique de paix avec Israël. Ses positions lui ont valu un retour en prison. A sa sortie de prison, il choisit l’exil et décide de partir enseigner à Oxford. Ensuite, il accepte l’invitation de son ami Jacques Berque qui l’invite à prendre en charge une chaire sur la pensée arabe contemporaine dans une université parisienne. C’est à ce moment-là qu’il lancera le journal "La Gauche Arabe" qui accueillera les débats des militants de gauche dans les années 70 et verra l’apparition de la problématique des droits de l’homme, de la citoyenneté et de la démocratie qui, progressivement, vont remplacer le discours révolutionnaire qui commençait à prendre des rides. Mais El Alem ne supportera pas l’exil longtemps et rentrera en Egypte, dès l’annonce de la mort de Sadate.

Cependant, El Alem a été surtout connu et respecté pour ses travaux théoriques sur la culture arabe. A travers ses essais et ses ouvrages, il a pu construire une pensée novatrice et pertinente. Le premier ouvrage qui le fait connaître est celui qu’il écrit avec Abdeladhim Anis, intitulé "Sur la culture égyptienne". C’est un essai qui a fait grand bruit dans la mesure où El Alem et son acolyte se sont ouvertement attaqués à Taha Hussein, l’un des intouchables à l’époque de la culture arabe. Depuis cet essai, El Alem a écrit un grand nombre d’autres essais qui ont touché tous les domaines de la culture, dont l’idéologie, les intellectuels, la poésie, la modernité et la post-modernité. Une œuvre d’une grande envergure qui a fait d’El Alem l’un des critiques les plus respectés de la culture arabe.

J’ai lu comme beaucoup de ma génération les essais d’El Alem et il était de bon ton dans nos « années université » de se balader un livre d’El Alem sous le bras. Lors de ma première visite au Caire, j’ai tenu à rencontrer El Alem et je me suis rendu compte qu’il était respecté non seulement pour ses travaux mais aussi pour sa simplicité et sa capacité à écouter des jeunes étudiants rêveurs et à leur suggérer avec élégance et beaucoup de tendresse un peu de réalisme dans leurs utopies. Depuis ce rendez-vous, une rencontre avec El Alem est devenue un rituel à chaque visite au Caire. Il était absorbé par la revue imposante qu’il avait lancé à son retour au Caire "Khadaya Fikryya" (Questions intellectuelles) qui consacrait des numéros annuels sur des thèmes variés et à laquelle il a réussi à faire participer les grands intellectuels arabes. A plusieurs reprises il m’a invité à écrire des papiers et j’ai toujours répondu avec plaisir à ses invitations. Ma dernière visite au Caire date d’il y a quelques mois et El Alem m’a invité à un déjeuner au restaurant du Nadi Ezzamalek dont il était membre et il m’a longuement parlé de Jean François Lyotard et de l’arrivée de la post-modernité dans le monde arabe. Il était inquiet car il pensait que le monde arabe devait d’abord finir sa modernité et notamment faire de la raison et de la liberté ses fondements.

Certes, El Alem n’est pas bien connu des nouvelles générations. Mais comme il nous manquera dans l’analyse et le déchiffrement des défis de cette période complexe qui s’ouvre devant nous !

Slim Ben Taleb.

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