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Nous sommes tous Palestiniens

dimanche 1er février 2009

Neila Jrad

Durant trois semaines, nous avons assisté, impuissants et révoltés, à une guerre d’autant plus insoutenable qu’elle mettait en présence des adversaires aux forces disproportionnées. Nous avons vécu en spectateurs passifs des agressions perpétrées par un Etat criminel qui, au moment même ou il fait des milliers de victimes, où il utilise des armes condamnées par les instances internationales qui tuent ou qui laisseront sur les blessés des traces indélébiles, a la mauvaise foi de se présenter en victime, d’alléguer la défense de sa sécurité pour justifier ses actes et de prétendre vouloir se débarrasser de Hamas quand c’est le peuple palestinien tout entier qui est agressé.

Nous sommes tous Palestiniens

Face au massacre perpétré à Gaza, nous n’avons pas supporté d’être passifs et nous sommes descendus dans la rue, plusieurs milliers d’hommes et de femmes durant quelques jours pour manifester notre révolte face à l’agresseur, notre soutien à l’agressé, pour montrer aussi à nos concitoyens que l’on pouvait refuser le diktat de la force et de la terreur : mais nous nous sommes retrouvés, alors qu’ autorisés par les autorités à manifester, cloisonnés dans des moments de non travail où les rues étaient vides (1er janvier, samedi après-midi), sur des parcours qu’une armée de policiers, téléphones en mains et fourgonnettes cellulaires bien visibles, avait dégagés très largement aux alentours de leurs voitures et de leurs passants. Manifestations encadrées, balisées, et nous, comme des rats de laboratoires, avec nos slogans, nos pancartes et nos banderoles et cette révolte qui grondait en nous, à suivre le chemin qu’Ils nous avaient tracé, prisonniers de la même logique de la force subie par les Gazaouis, cloisonnés dans un espace hermétiquement clos comme ils le sont à Gaza, séparés de notre opinion nationale comme ils l’étaient de l’opinion mondiale. Ce qui s’est passé à Gaza n’est que l’aboutissement extrême d’une logique de la force et de l’impunité qui peut très vite devenir une logique de la terreur. A ce titre là, nous sommes tous des Palestiniens.

Brouillages

Nous sommes certes descendus dans la rue, militants-tes pour la démocratie et les droits humains, syndicalistes, intellectuels, étudiants et artistes, partis politiques et associations autonomes et beaucoup, beaucoup de jeunes, mais il n’y avait bien que nous. Car le peuple tunisien, lui, embrigadé, n’a eu que la possibilité d’avaler, passivement, 24h sur 24h, les images et les discours de El Jazira. Nous avons aussi constitué des délégations pour remettre des protestations, nous avons écrit moult communiqués et déclarations avec le sentiment de verser une goutte d’eau dans un océan fait de brouillages. Si la volonté qui guidait ces actions était celle de dire non à la logique de la mort et du terrorisme d’état, il faut bien dire que la position de beaucoup de démocrates était bien inconfortable.

En premier lieu, parce que la guerre à Gaza a été l’occasion de nous donner la mesure de cet énorme brouillage des cartes autour de la cause palestinienne dans lequel on ne discerne plus ni le vrai ni le faux dans l’intox généralisée , ni le juste ni l’injuste dans la défense des intérêts en présence dont se font l’écho, de tous cotés, les médias de ceux qui soutiennent Israël comme de ceux qui soutiennent le Hamas ou l’autorité palestinienne, la politique égyptienne ou celle de certains états arabes ou du Golfe. 

En second lieu, parce que la guerre à Gaza a été l’occasion d’un second brouillage à savoir l’identification qui est en train de s’effectuer entre la résistance palestinienne à Israël et le Hamas, identification largement facilitée d’une part par la quasi-absence sur la scène du conflit d’une Autorité palestinienne au crédit largement entamé depuis la mort de Arafat, mais aussi par une forme de légitimité qu’a acquise le Hamas. Aujourd’hui, cette légitimité n’est plus seulement le produit de sa victoire aux législatives palestiniennes, mais elle se ressource du fait que Hamas se soit présenté et soit apparu, très visiblement depuis Gaza, comme l’incarnation du noyau dur de la résistance palestinienne, pour avoir tenu tête à Israël mais aussi pour les appuis dont ce mouvement bénéficie en particulier auprès du Hezbollah et de certains états du Golfe. Cette légitimité a été rendue visible par la chaine qatarie qui a su habilement alterner les images de femmes et d’enfants ensanglantés avec celles des discours des chefs du Hamas ou de Nasrallah appelant à la guerre à outrance et à la mobilisation des musulmans et celles des manifestations gigantesques à l’appel du Hezbollah et autres mouvements islamistes.

Et nous ?

Symptomatique de l’efficience de ce deuxième brouillage que constitue l’identification de la résistance palestinienne au Hamas est la situation particulièrement inconfortable dans laquelle se retrouvent tous ceux et toutes celles qui militent, en Tunisie, dans le monde arabe et ailleurs, pour la démocratie et les droits humains, qui défendent la liberté des peuples et des personnes humaines. Car, dénoncer les crimes perpétrés par Israël depuis soixante ans, et ces derniers jours à Gaza , les conduit à soutenir ou à faire le silence sur une idéologie profondément réactionnaire et rétrograde, celle véhiculée par le Hamas et les mouvements qui le soutiennent, idéologie qu’ils combattent pourtant pour ce qu’elle porte de régression sur les plans humain et politique mais qui se trouve être celle-là même qui porte aussi, à présent, la lutte pour les droits légitimes du peuple palestinien à la terre, à la liberté et à la dignité. Cette situation inconfortable n’est pas sans ressemblances avec celles de tous ceux qui, juifs ne se reconnaissent pas dans l’état d’Israël, Israéliens qui n’acceptent pas sa politique expansionniste et terroriste et revendiquent, eux aussi, des solutions justes pour le peuple palestinien.

Or, il est d’autant plus nécessaire de sortir de cette logique du « ou le marteau ou l’enclume », « ou Israël ou Hamas » qu’au delà de notre dénonciation des crimes perpétrés par Israël et de notre soutien aux luttes du peuple palestinien pour la reconquête de sa liberté et de sa dignité, c’est de nous, Tunisiens et Tunisiennes militant pour le progrès et la démocratie dans notre pays, qu’il s’agit. Car, comment pourrons-nous justifier un soutien au Hamas ou un silence sur l’idéologie qu’il véhicule quand dans notre propre pays nous sommes convaincus non seulement que la stratégie islamiste n’aboutira pas à l’instauration de la démocratie mais que, de plus, elle est porteuse de régressions et d’une négation des droits humains non seulement pour la moitié de la population que constituent les femmes mais aussi pour tous ceux et celles qui ne s’inscriront pas dans ce projet ? Comment pourrons-nous justifier de n’avoir pas dit ces derniers jours qu’un mouvement islamiste – si combatif soit-il – par le projet politique qu’il porte, n’est la solution ni au terrorisme d’état d’Israël ni à toute politique d’état autoritariste ou dictatoriale telle que nous la voyons s’exprimer dans notre pays ou dans les pays arabes ?

Il est largement temps qu’une véritable réflexion critique se mène, sans complaisance aucune et loin des passions à fleur de peau, sur la pensée politique contemporaine dans notre pays en particulier et dans le monde arabe en général, dans son rapport à la cause palestinienne, mais aussi face aux enjeux que nous devons affronter aujourd’hui, dont l’Islamisme et la mondialisation ne sont pas des moindres. Avec pour objectif la recherche d’une alternative autre que celle qui se situe entre un capitalisme sauvage mais qui doit produire un minimum démocratique pour survivre et un islamisme politique qui, même s’il est dans l’opposition à l’arbitraire et à la terreur des états aujourd’hui, n’est porteur ni de démocratie ni d’avancées dans les valeurs humanitaires essentielles que réclament et auxquelles ont droit les personnes et les peuples.

Neila Jrad

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