attariq aljadid

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Il y a trente ans, mourait :

Saïd Gagui, martyr de la lutte pour l’autonomie de l’UGTT

dimanche 1er février 2009

Contre l’oubli, pour la sauvegarde de notre mémoire nationale et pour que les nouvelles générations soient édifiées sur les luttes du passé, nous publions ci-dessus le témoignage de Saïd Gagui, Secrétaire Général de la Fédération Nationale des Travailleurs des secteurs de l’alimentation et du tourisme, concernant ces douloureux événements, dans la lettre* qu’il a envoyée à différentes organisations syndicales et au Directeur Général du BIT, le 31 décembre 1978… neuf jours avant sa mort.

Attariq Aljadid


« A l’occasion de la réunion de la commission syndicale de l’OIT, je tiens à apporter par écrit un témoignage sur les tortures physiques et morales que j’ai moi-même subies dans les locaux de la DST, sur les conditions de détention qui étaient à l’origine de la détérioration de mon état de santé depuis les premières semaines de mon arrestation, et sur les véritables responsables du massacre du 26 janvier.

C’est à la suite de déclarations faites par les responsables du Gouvernement au plus haut niveau, niant l’existence de tortures en Tunisie, et prétendant que les Droits de l’Homme et la dignité humaine y sont respectés, et malgré les souffrances que je continue d’endurer après ma mise en « liberté provisoire » et ma condamnation par une cour de sûreté de l’Etat qui ne m’a même pas entendu, que j’ai décidé d’apporter le démenti le plus catégorique aux allégations du pouvoir.
Secrétaire Général de la Fédération Nationale des Travailleurs des secteurs de l’alimentation et du tourisme depuis 1970, j’ai été arrêté avec près de 200 camarades militants et responsables syndicaux le vendredi 27 janvier 1978 vers 1 heure du matin, au siège de l’UGTT à Tunis où nous étions assiégés par des forces de police considérables depuis le 25 janvier – c’est-à-dire avant la grève d’avertissement du 26, et sans que le prétexte de troubles dans la rue puisse être évoqué contre nous.

Pendant toute cette période de séquestration, nous étions privés de toute nourriture, de tout contact avec l’extérieur, même le téléphone ayant été coupé ; je tiens ici à affirmer ma conviction que si nous n’avions pas été ainsi neutralisés, nous aurions été en mesure d’assurer nos responsabilités dans la préparation de la grève dans le calme et la discipline, conformément aux directives de la direction de l’UGTT et du camarade Habib Achour.

Aujourd’hui, je suis fermement convaincu que le but de notre séquestration était précisément de nous empêcher par tous les moyens de jouer notre rôle et de faire face aux provocations qui étaient délibérément préparées et qui visaient à créer des troubles le 26 janvier, pour essayer de masquer la réussite de la grève, pour rendre l’UGTT responsable des violences, et briser le mouvement syndical.

Au moment de notre arrestation, la nuit du 26 au 27 janvier dans les locaux de l’UGTT, les forces de police étaient particulièrement brutales et hargneuses envers nous. Nous avons alors été pour la plupart enfermés dans des cellules humides, froides et sans aucune aération, dans lesquelles nous avons été maintenus pendant plusieurs semaines avant d’être transférés à la prison civile de Tunis, à la fin du mois de mars 1978.

Au cours de cette période, j’ai subi plusieurs interrogatoires qui duraient souvent plusieurs heures d’affilée, et se déroulaient dans des conditions particulièrement brutales, dégradantes et inhumaines. On me mettait à nu, parfois à même le sol, on me maintenait pieds et poings liés, suspendu à un bâton posé entre deux tables et qu’on me faisait passer entre les bras et les genoux. Dans cette position, j’étais battu longuement sur la plante des pieds avec un bâton en bois. Lorsque mes pieds s’enflaient, on me versait de l’eau froide dessus.

Cette opération, appelée « balançoire » ou « poulet rôti », durait parfois plusieurs heures. On me menaçait avec des fils électriques branchés et des cigarettes allumées, sans parler des humiliations constantes et du langage ordurier. On me faisait subir tous ces traitements alors que j’étais affaibli par les conditions de détention, le manque de sommeil et la sous-alimentation. Ces tortures étaient dirigées et exécutées par plusieurs policiers en civil (…). Ils cherchaient à me faire « avouer » des faits qui n’ont jamais existé (Dépôt d’armes à l’UGTT, instructions de Habib Achour concernant l’utilisation de ces armes etc…).

En conclusion, je voudrais insister sur ce qui suit :
- 1) Ce n’est que quand les autorités ont constaté que mon état de santé était devenu critique, que j’ai été mis en liberté provisoire. J’ai d’ailleurs refusé cette liberté que je n’ai pas demandée estimant que ma place était aux côtés des camarades arrêtés depuis le 26 janvier, et que cette libération doit s’étendre à tous, collectivement.
- 2) Aujourd’hui, c’est la classe ouvrière et son organisation syndicale, l’UGTT, c’est le mouvement syndical dans son ensemble, qui sont frappés. Ceux sont les véritables patriotes, ceux qui ont tout sacrifié pour libérer la patrie, qui ont lutté pour l’indépendance et la dignité nationales, qui sont aujourd’hui, poursuivis, arrêtés et torturés. Mais, soutenu par les travailleurs, par toutes les forces vives du pays, par la solidarité internationale des travailleurs, le mouvement syndical saura reconstituer ses forces par la renaissance d’une UGTT autonome et puissante au service de la classe ouvrière du pays.
- 3) J’exprime ma solidarité avec le camarade Habib Achour, avec tous les camarades détenus, avec les autres membres de la commission administrative légitime, avec tous les cadres et militants syndicaux qui assument aujourd’hui la responsabilité de la continuité du mouvement. »

Tunis, le 31 décembre 1978

Signé : Saïd Gagui


* La lettre est extraite des mémoires de Habib Achour, Ma vie politique et syndicale ; enthousiasme et déceptions. 1944-1981, Alif, 1989, pp 232-236.

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