attariq aljadid

Accueil > Français > Fenètre sur le monde > Mai 68 et nous

Mai 68 et nous

dimanche 18 mai 2008

Fatma Ezzahra M.

« Sous les pavés, la plage », « Soyons réalistes, exigeons l’impossible » et, un peu plus tard, « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme » : nombreux sont les slogans de mai 68 qui, tout en faisant sourire, laissent rêveurs ceux qui, comme moi, n’étaient même pas nés lorsque le printemps révolutionnaire battait son plein. Etudiants, ouvriers, féministes et contestataires de tous bords étaient réunis dans un même combat, oeuvrant, de toutes leurs forces, à briser les fondements de la société patriarcale pour reconstruire sur ses ruines, à l’aune des exigences modernes de liberté et d’égalité, un monde nouveau.

Alors que certains, de l’autre de côté de la Méditerranée et outre-atlantique se débattent avec l’héritage de mai, alors que les « anti », au premier rang desquels Sarkozy, Blair et Bush, appellent à en « liquider les idées » et affublent la « pensée 68 » de tous les maux, que les « pro » récusent le conservatisme des premiers en affirmant que la révolution n’a jamais autant été d’actualité, que d’autres, enfin, plus modérés, invitent à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, l’occasion nous est donnée, nous, Tunisiens, de nous situer par rapport à l’esprit de 68.

Force est de constater que nous serions bien mal inspirés d’être, en la matière, sarkozystes. Ni libres, ni égaux, la modernité est passée sur nous comme le nuage de Tchernobyl sur la France : en nous évitant soigneusement. Que vaut par exemple et dans ces conditions l’égalité dans la différence, credo postmoderniste, pour celles qui n’ont jamais connu la « simple » égalité et n’ont jamais joui des ses fruits ? Une critique de la modernité, salutaire à certains égards, ne saurait néanmoins induire un rejet pur et simple de l’héritage de mai au nom de l’émergence d’un individualisme outrancier et d’une contre-culture, clairs symptômes d’une crise de civilisation.

Car si mai 68 symbolise, au premier chef et pour la grande majorité des Européens et des Nord-Américains (voire des Japonais) une libération des mœurs sans précédent, il n’en signifie pas moins crise du pouvoir et des institutions, une crise rendue manifeste par l’obsolescence du paternalisme politique et social. Quant à nous, gens du Sud, nous avons certes bénéficié des retombées positives du printemps révolutionnaire, mais sans avoir le temps d’en faire quelque chose qui, aujourd’hui, puisse rendre compte des exigences démocratiques nouvelles que la globalisation nous presse d’honorer.

Il ne faut donc pas se tromper de cible, ni de combat : ceux à qui mai 68 peut sembler aujourd’hui dépassé sont ceux-là mêmes qui se montrent incapables d’en tirer le meilleur, savoir le principe d’une refonte des institutions sociales et politiques à un moment où la très grande majorité de nos sociétés semble être parvenue au point de non-retour — tout comme ce fut le cas il y a quarante ans en Europe, aux Etats-Unis et au Japon. N’oublions pas en effet que mai 68 ne fut pas seulement le couronnement de l’effervescence politique et sociale en Europe, mais aussi le point d’orgue de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis et des mouvements indépendantistes au sein des empires coloniaux.

A nous de faire en sorte que le mai 68 global qui sourde à travers le monde soit entendu et célébré chez nous. Et puisque nous sommes tenus à l’impossible, un seul mot d’ordre : « opprimés de tous bords, unissez-vous ». Les valeurs de l’homme global ne sont-elles pas — n’en déplaise aux apologètes inconditionnels d’un néo-libéralisme sauvage et belliqueux — coopération, solidarité, reconnaissance, tolérance et paix ?

Fatma Ezzahra M.

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose