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Dialogue avec les jeunes : Quelle crédibilité ?

samedi 17 mai 2008

Baccar Ghérib

L’appel à un dialogue avec les jeunes – et la mise en place d’un forum à cet effet – constitue, à en croire certains médias, une des initiatives politiques majeures du moment.

Certes, les sujets de préoccupation pour les jeunes ne manquent pas. Ils sont confrontés à l’épineux problème du chômage, notamment celui des diplômés du supérieur. Ils sont nombreux à rêver de la harqa – qui veut dire brûler les frontières et surtout brûler ses papiers d’identité pour ne pas être refoulé – sur des embarcations de fortune, au péril de leur vie. Et ils sont de plus en plus nombreux à être attirés par le fanatisme et l’extrémisme religieux et l’action violente, comme l’ont révélé de manière crue les événements de Soliman. Il s’agit là incontestablement de questions graves qui méritent un vrai débat franc et serein. Mais cette initiative est-elle à même de le susciter et de l’abriter ? On peut en douter pour plusieurs raisons.

D’abord, comme l’ont remarqué de perspicaces jeunes bloggeurs, parce que le choix des thèmes à discuter sur le forum semble vouloir éluder les questions du chômage et de la harqa et diriger la discussion surtout sur la question de l’extrémisme religieux – ce thème n’étant pas abordé de front, mais de biais, à travers la question de « l’habit sectaire ». Et l’on peut légitimement s’interroger si le but de la démarche à ce niveau est celui d’un vrai dialogue ou, plutôt, celui d’un sondage d’opinion accompagné d’une tentative d’encadrement qui soit moins grossière que celles pratiquées jusqu’ici.

Ensuite, se pose la question de la liberté de ce dialogue. Certes, celui-ci se veut « sans tabous ni censure ». Mais, à ce niveau, il s’agit moins de discours que de pratique. Et Trap Boy a tout à fait raison de souligner, sur son blog, que ce discours ne sera pris au sérieux que le jour où les blogs fermés de jeunes Tunisiens seront de nouveau accessibles*.

De même, on est en droit de s’interroger sur le statut de plusieurs intervenants sur le forum : s’agit-il vraiment de jeunes ? Car, comme l’ont noté bon nombre de ses visiteurs, il a été littéralement bombardé par les directeurs de maisons de jeunes qui (spontanément ?) se sont sentis interpellés par ce dialogue et ont découvert, d’un coup, mille et une façons de dynamiser l’animation culturelle dans le pays !!
Bref, toutes ces réserves concernant ce dialogue avec les jeunes ont suscité, logiquement, un certain scepticisme et ont même incité de jeunes bloggeurs à lancer la proposition d’un forum alternatif d’un dialogue entre les jeunes !

Cependant, et de manière plus profonde, cette initiative du dialogue avec les jeunes soulève les interrogations suivantes : peut-on dialoguer avec les jeunes au moment même où on ne dialogue pas avec les citoyens ? Comment peut-on se présenter comme voulant un dialogue avec les jeunes alors qu’on a réussi, au bout de plusieurs années, et grâce à une politique systématique, à marginaliser, sous le prétexte d’une possible influence subversive, entre autres, le syndicat des étudiants et les ciné-clubs qui étaient, autrefois, dynamiques et rayonnants, faisant la fierté de la jeunesse tunisienne ?

Il est clair, à notre avis, que même s’il voit finalement le danger – les événements de Soliman ont agi à cet égard comme un révélateur – le pouvoir ne semble pas avoir actuellement les moyens de mener un véritable dialogue ni sur les jeunes ni, encore moins, avec les jeunes. Il paye, à ce niveau, le lourd tribut de la dépolitisation – qu’il a en grande partie réussie – de la société tunisienne dans ses différentes composantes. D’ailleurs, la multiplication, à tous les niveaux, de ces fameuses Consultations Nationales, n’est-elle pas le signe, au fond, que la machine démocratique est grippée et que les relais institutionnels ne sont plus à même de jouer leur rôle ?

Ainsi, ce dialogue avec les jeunes se limitera probablement à un effet d’annonce – montrant qu’on est conscient des problèmes et que l’on s’active – et à une tentative nouvelle d’« encadrement » de la jeunesse. Il ne servira, tout au plus, qu’à gagner du temps… Mais, pour qui ?

Baccar Gherib

*(La rédaction d’attariq profite de cette occasion pour présenter ses excuses à big trap boy concernant les griefs tout à fait légitimes qu’il a exprimés à son égard concernant sa livraison du numéro 77.)

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