attariq aljadid

Accueil > Français > Actualités nationales > Bassin minier : Quelques remarques rapides sur une « dissertation » (...)

Bassin minier : Quelques remarques rapides sur une « dissertation » d’outre-mer

mercredi 31 décembre 2008

Plusieurs d’entre nous ont été étonnés de découvrir récemment sur leurs mails un « rapport » sur le procès des leaders du mouvement de révolte pacifique dans le bassin minier, rédigé par un certain Me Houcine Bardi, « observateur pour le CRLDHT et la FTCR » qui, en lieu et place d’un rapport proprement dit, nous livre une longue et peu modeste dissertation sur les modalités du changement politique en Tunisie intitulée « Les marges désobéissantes, vraies accoucheuses du changement »*.

La thèse développée à longueur de pages dans ce « rapport » consiste à tirer une leçon de la révolte dans le bassin minier, à savoir que ce sont des marges (désobéissantes), et non des « centres », dans leur acception géographique (sud-ouest) mais aussi institutionnelle, que pourra naître un vrai changement politique dans le pays. Cette thèse séduisante, mais pas tout à fait neuve, s’appuie sur des « faits » démontrant que ce sont des acteurs « provinciaux » et non pas les organisations (centrales) de la société politique et civile qui ont mené la lutte et le mieux soutenu les populations du bassin minier. Ce constat vaut bien sûr pour l’UGTT et les partis « classiques » de l’opposition, mais aussi pour la LTDH, l’ATFD, les avocats et les médias qui, contrairement à leurs « marges », n’ont pu « se hisser au niveau de combativité des mouvements sociaux ».

La thèse est séduisante, avons-nous dit, parce qu’elle est simple (simpliste ?) et qu’elle est, apparemment, partout démontrée. Sauf que, malheureusement, elle trahit une vision éculée et quelque peu démagogique de l’action politique, opposant le centre à la périphérie et les élites aux masses et que, surtout, la réalité est toujours un peu plus complexe qu’on ne veut bien nous le faire croire. En effet, le grand tort de ce « rapport », c’est qu’il donne le sentiment non pas d’analyser, mais de plaquer sur les faits une grille d’analyse toute prête. Et peu importe s’il faut, à la fin, malmener les faits pour qu’ils se coulent aisément dans la grille de lecture ramenée dans ses bagages.

Ceci est particulièrement vrai des affirmations et des jugements à l’emporte-pièce assénés à propos de la position de l‘UGTT, de la LTDH, de l’ATFD et de l’opposition par rapport aux luttes du bassin minier.

Ainsi, les positions honorables d’Unions régionales (Kairouan, Ben Arous et Jendouba) et de Fédérations (enseignement de base, secondaire et supérieur, médecins universitaires et communications) sont complètement passées sous silence. Pour la LTDH, et sans s’arrêter un moment sur la situation délicate qu’elle traverse depuis des années, le « rapport » évoque allègrement un « divorce consommé entre le centre et les provinces ». Concernant l’ATFD, le contenu du rapport est encore plus grave. Il n’hésite pas, en effet, à affirmer que le membre du bureau qui s’est le plus impliqué dans la défense des leaders du mouvement a tout simplement été évincé de la direction (sic !). Enfin, les « partis classiques de l’opposition » seraient coupables, eux, de se désintéresser complètement des populations de l’ouest du pays et d’ignorer superbement la classe moyenne et ses problèmes. Rien que cela !!

Par ailleurs, le « rapport » prend parfois un ton professoral pour mieux nous expliquer les mécanismes de la servitude et de l’insurrection. Il convoque, pour cela, aussi bien les classiques de la philosophie politique contractualiste que des thèses développées dans des ouvrages plus récents, comme celui de Béatrice Hibou. Ces thèses ne sont pas, hélas, maîtrisées par l’auteur du « rapport »2. Ce qui achève de compromettre son sérieux.

On veut bien faire une évaluation sans complaisance sur le rendement ou l’efficacité des partis d’opposition et des associations de la société civile et ouvrir, à cet effet, comme le souhaite notre rapporteur, « un débat public, contradictoire, argumentatif et constructif », mais il faudra, pour cela, des contributions autrement plus sérieuses et mieux informées que ce qui nous a été donné de lire.

Plus profondément, pour engager cette réflexion (que nous estimons nécessaire) sur l’action de l’opposition « classique », notamment, il faudrait se départir de ces visions simplistes de la situation politique qui n’hésitent pas, à l’occasion, à tordre le cou aux faits. Autrement dit, il faut se libérer de l’approche idéologique et des œillères qu’elle nous impose souvent. Or, cette vision transparaît depuis le début du rapport à travers certaines notions, en vogue dans certains milieux, comme celle, par exemple, de « bureaucratie syndicale ». Ce que confirme, à la fin, le rapport en citant sa source d’information – et de vision !

Cependant, des différentes leçons d’outre-mer que Me Bardi nous a si généreusement livrées, on peut tirer au moins une : c’est le coup qu’elles risquent de porter au sérieux et à la crédibilité de la FTCR et du CRLDH dont nous suivons l’action avec intérêt et sympathie. Mais sans doute, ici aussi, nous ne faisons, aux yeux de notre expert, qu’accompagner un mouvement sans pouvoir « nous hisser à son niveau de combativité ».

Baccar Gherib


* Ainsi, écrit-il, à ce propos, « on ne peut, en effet, asseoir ad vitam le pouvoir sur la répression et tôt ou tard ‘la servitude volontaire’ se mue en désobéissance, laquelle se mue en insurrection ». Or, la thèse de Hibou est justement de déconnecter la servitude de la répression, et de l’expliquer par d’autres mécanismes, comme les interpénétrations entre politique et économique. Et cet ouvrage n’affirme nulle part que « tôt ou tard, la servitude se mue en désobéissance ».

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose