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Bizerte et le pont du calvaire

mercredi 31 décembre 2008

Lilia Merdassi

Bourguiba, en fin stratège, aurait exigé que la commande du pont amovible de Bizerte soit située du coté de Zarzouna, et non du côté de Bizerte. Ainsi, aurait-il rétorqué, même fâchés contre moi, les Bizertins ne pourront pas m’interdire l’accès de Bizerte !

Actuellement, les Bizertins, entre autres, sont en colère. Et pourtant, ils ne cherchent pas à faire de Bizerte une cité interdite. Au contraire, ils sont furieux, et avec eux tous ceux qui se rendent régulièrement à la ville de Bizerte, à cause des tracasseries quotidiennes – c’est un euphémisme – engendrées par le goulot d’étranglement qu’est devenu au fil des années le pont amovible.

En effet, d’un phénomène saisonnier (l’été), les bouchons interminables aux deux extrémités du pont reliant Bizerte à Zarzouna, sont devenus un phénomène chronique, rendant infernal l’accès comme la sortie de la ville. Ce passage devient encore plus problématique lors de la levée du pont deux fois par jour, et plus si besoin est.

Saluons, au passage, les agents de la circulation qui brillent par leur inaction du côté de Zarzouna, et par leur absence du côté de la ville de Bizerte. Ceci n’a pas manqué d’ailleurs à la vigilance des petits voleurs à l’arrachée qui en profitent pleinement, en été, pour spolier impunément les automobilistes distraits – la chaleur, la fatigue, le sommeil, et l’attente interminable étant de nature à venir à bout de toute prévoyance et lucidité.

Ainsi, on a beau construire une autoroute, on a beau payer la somme due – (que d’aucuns jugent excessive du reste !), on a beau soutenir que Bizerte est devenue la nouvelle banlieue de la Capitale, on a beau louer le fait que désormais on mettra trente minutes pour aller de Tunis à Bizerte, on a beau discourir sur l’importance économique de Bizerte due notamment à la présence d’un pole d’activité économique, d’importants investissement étrangers et d’un port commercial situé à l’entrée de la ville, le pont amovible, ou le pont du calvaire, est là pour rappeler que, de tout cela, il n’en est rien.

A vrai dire, pour arriver à Bizerte, Bizerte-Bizerte (cette répétition tient lieu chez nous autres Tunisiens de précision), il faudrait en moyenne pas moins d’une heure et pas moins d’une heure et demi en été. Et il en faudra davantage si cela coïncide avec la levée du pont.
Le pont est à l’origine de la supercherie et, une fois pris dans le goulot d’étranglement, on doit très vite déchanter. Car, après trente minutes, on arrive, il est vrai, à Zarzouna et nullement à Bizerte – l’autoroute ne reliant pas Tunis à Bizerte, mais Tunis à Menzel Jemil. La véritable banlieue ne peut, dès lors, être que Menzel Jemil ou Zarzouna.
Bien mieux ! En érection, le pont révèle moins une prouesse technologique que l’incapacité des pouvoirs publics à définir des stratégies cohérentes de développement économique de la région. Car la construction d’une autoroute n’a pas de sens si l’on n’a pas anticipé les problèmes dus à la densité du trafic, pourtant aisément prévisible.
Dans ces conditions, Bizerte, par le manque de clairvoyance des pouvoirs publics et l’absence de tout projet dans un avenir proche, devient une cité interdite ou maudite, au moins pour certaines catégories.

Pour la catégorie « affaires économiques », elle est interdite. On préfère de loin accéder à Bizerte via Menzel Bourguiba. Nul besoin de ce fait d’emprunter l’autoroute puisqu’on mettra plus de temps que si l’on empruntait la route nationale !!

Pour la catégorie « urgence extrême », Bizerte est quasiment interdite ou hautement maudite. Cela est valable pour les victimes d’accidents graves nécessitant, par exemple, le transfert d’urgence à Tunis ou pour les riverains de Bizerte qui seraient contraints de faire demi-tour vers Tunis. Dans ces cas, les conséquences peuvent être tragiques.
Quant à la catégorie « urgence », elle concerne les femmes enceintes, les diabétiques et les personnes souffrant d’insuffisance rénale, à cause notamment de leur besoin urgent d’uriner. Sont concernés également, les bébés, les enfants en bas âge et les vieillards qui peuvent pâtir des effets des longues attentes par les temps de canicule, en particulier.
Ah ! J’oubliais : L’été, c’est la saison des mariages par excellence. Alors, Messieurs, vous qui viendrez chercher vos mariées à Bizerte, autant vous le dire, exigez que le départ se fasse de Zarzouna pour éviter de passer la soirée entre les échappements des véhicules, leurs klaxons et l’odeur fraîche de la raffinerie de Zarzouna. Et si la mariée n’accepte pas cette exigence, alors, comme dit le proverbe, min fom el bir w la min qaôu !!!

La dernière catégorie regroupe tout le reste. Ces derniers n’ont qu’à prendre leur mal en patience et se faire consoler par le proverbe bien de chez nous : elli jabetou saqih el âsa lih !

Force est de constater que la situation s’apparente au tragi-comique, à tel point que lorsque, le mois dernier, et suite à des vents très forts, un navire rompit les amarres et faillit heurter le pont du calvaire, certains ont regretté que le navire n’ait pas parachevé son œuvre, pour qu’enfin les pouvoirs publics soient vraiment obligés de se pencher sur la question. A-t-on besoin réellement d’une catastrophe pour que les ponts arrière de certains responsables bougent de leur chaise ?

Lilia Merdassi

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