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Les diplômés de l’enseignement supérieur et leur devenir : l’annonce d’une contre-révolution

samedi 10 mai 2008

Pour la première fois en Tunisie, le public peut accéder à la connaissance du devenir des diplômés de l’enseignement supérieur appartenant à la promotion 2004, dix-huit mois après l’obtention de leur diplôme. Sur le site web de la Banque mondiale, il est possible d’accéder au « Rapport sur l’insertion des diplômés de l’année 2004 », un document conjoint du Ministère de l’Emploi et de l’Insertion Professionnelle des Jeunes et de la Banque mondiale.

Des résultats préoccupants

Les résultats sont conformes aux intuitions ou aux connaissances empiriques de chacun d’entre nous ; ils sont particulièrement préoccupants. En effet, un an et demi après la fin de leurs études, 46 % des jeunes actifs n’avaient pas un emploi. La situation des filles est nettement plus grave que celle des garçons ; 52 % d’entre elles sont au chômage contre 38 % pour les garçons. Il importe de signaler que n’ont pas été considérés comme chômeurs les jeunes en Stage SIVP dont la proportion atteint 16 % des diplômés de la promotion, les jeunes en formation complémentaire, ainsi que les jeunes en poursuite d’études supérieures, ces deux dernières catégories représentant 13 % des diplômés de la même promotion. Les chômeurs sont définis comme les personnes n’ayant pas travaillé au cours de la semaine précédant le jour de l’enquête et qui sont disponibles pour le travail.

Si l’on s’intéresse à ceux qui ont obtenu un emploi, en considérant le SIVP comme une forme particulière d’occupation non assimilable à un emploi, la proportion de ceux qui ont trouvé un emploi tombe à 34 % du nombre total de diplômés.

Examinons les chômeurs et les taux de chômage, tout d’abord ; ensuite les stagiaires, puis ceux qui sont inscrits en formation complémentaire, ensuite ceux en poursuite d’études supérieures et, enfin, les occupés.

Les chômeurs

Les diplômés les plus affectés par le chômage sont les techniciens et les maîtrisards : près de 50 % d’entre eux sont sans emploi. Tous niveaux de diplômes confondus, ce sont les diplômés appartenant aux filières dites du tertiaire (gestion, finances, droit) qui sont les plus exposés au chômage, celui-ci atteignant un taux de 68 % pour les maitrisards en droit. A l’autre pôle, les spécialités les moins affectées sont les ingénieurs en informatique, télécommunication et les ingénieurs en électricité et en électronique. Les diplômés en architecture ont un taux de chômage de 9 %, les ingénieurs de 18 % et les médecins un taux de 20 %.

Les jeunes diplômés en formation complémentaire et inscrits dans des études supérieures

Ceux qui sont en formation complémentaire ou sont inscrits dans des études plus avancées après l’obtention de leur diplôme représentent 13 % de la promotion 2004. 72 % des membres du premier groupe sont prêts à quitter la formation dans laquelle ils sont engagés si une offre d’emploi leur est présentée et 39 % des inscrits à l’université (pour un diplôme supérieur à celui obtenu en 2004) sont également dans ce cas.

Ce taux de chômage est bien en-deçà de la réalité car :

16 % des diplômés de la promotion sont pris en charge par les divers dispositifs d’aide à l’emploi et à l’insertion,
la poursuite ou la reprise d’études supérieures retient plus de 13 % de ces diplômés, parmi lesquels 39 % l’inscription est destinée à contourner le statut de chômeur.

Les diplômés de 2004 qui ont trouvé un emploi

Ils représentent 34 % du nombre total des diplômés en considérant les contrats SIVP comme une forme particulière d’occupation non assimilable à un emploi et 43 % si on assimile ce dernier à un emploi. Dans ce cas, le taux d’emploi est de 51 % pour les hommes et de 38 % pour les femmes.

52 % de ceux qui travaillent sont employés dans le secteur public et 48 % dans le secteur privé.

Le salariat est le statut le plus largement partagé : dans 71 % des cas ou dans 92 % selon que l’on assimile ou non les jeunes en stages d’initiation à la vie professionnelle à des travailleurs salariés. Le travail indépendant est presque entièrement limité aux métiers d’architectes, médecins et pharmaciens.

48 % de ceux qui travaillent dans le secteur privé se sont déclarés à la recherche d’un meilleur emploi, ce qui indique que l’emploi occupé est un emploi d’attente. Presque la moitié des emplois de ce secteur sont à durée déterminée et presque un quart (1/4) des emplois sont sans contrat, tandis que 8 % des emplois bénéficient de subventions de la part de l’Etat. Seuls 20% des emplois du secteur privé sont à durée indéterminée.

34 % des actifs occupés occupent des emplois d’une qualification inférieure à leurs capacités, à raison de 31 % pour les hommes et de 39 pour les femmes. Quant au taux de décalage (ou mismatch), qui indique le taux des diplômés qui sont occupés dans des emplois sans rapport avec leur spécialité, il atteint 20 %.

Au total, seul 20 % des diplômés de l’enseignement supérieur de 2004 ont connu une trajectoire d’accès à un emploi stable après une période plus ou moins longue de chômage. Dans cette trajectoire, ce sont les diplômés d’écoles d’ingénieurs et d’architecture qui sont bien représentés.

Une mutation majeure dans l’histoire de la Tunisie

A ces résultats, une grande importance doit être accordée. Nous devons en débattre le plus largement les implications. D’autres informations essentielles manquent qu’il est non moins essentiel de connaître, notamment le niveau de rémunération des diplômés employés. Il est clair, toutefois, que les salaires réels des diplômés d’aujourd’hui sont infiniment plus faibles que ceux auxquels ils avaient accès dans le passé. Ce qui est clair aussi, c’est que, pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie, il y a la reconnaissance que le diplôme n’est plus la clé de l’accès à un emploi décent, encore moins à la promotion sociale dans notre pays. C’est là un tournant majeur qu’il nous faudra méditer profondément. En effet, s’il est une caractéristique de la Tunisie depuis un siècle et demi, s’il est un contrat social cimentant le corps de ce pays, c’est bien la considération que l’éducation est la valeur suprême et qu’elle est le vecteur de la promotion sociale. Les élites qui ont dirigé notre mouvement national depuis le dernier quart de siècle du XIXe siècle ont eu pour trait commun majeur un haut niveau éducationnel et leur revendication maîtresse, celle de toutes les Tunisiennes et de tous les Tunisiens, a été l’accès à l’éducation. Au lendemain de l’indépendance, les grandes familles féodales et les grandes familles, tout court, ont été déclassées : la promotion sociale dont notre pays a été le siège a été fondée, dans une très large mesure, sur le mérite, notamment le diplôme. Aujourd’hui, on assiste à sa dévalorisation économique et sociale. Le danger est de voir s’installer et se généraliser le capital social, le réseau de relations des parents comme nouveau vecteur de la promotion et la reproduction des inégalités : les riches seront des enfants de riches, les pauvres des enfants de pauvres. C’est là une rupture. Une contre-révolution profonde. Il nous faut la juguler.

Mahmoud Ben Romdhane

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