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El Hadj Madbouli n’est plus !

dimanche 21 décembre 2008

Slim Ben Taleb.

Qui dans les milieux de la gauche arabe n’a pas connu El Hadj Madbouli ? Qui parmi eux n’a pas fait un détour lors d’une visite au Caire dans la libraire Madbouli à Maidan Taalat Harb ? Qui n’a pas demandé à l’un de ses proches de passage au Caire de lui ramener quelques livres de chez Madbouli ?

La petite librairie de Madbouli était une institution incontournable pour les milieux de gauche dans les années 70. Au moment où les livres sur le marxisme ou d’inspiration marxiste étaient interdits un peu partout dans le monde arabe ou bien circulaient sous le manteau, cette librairie était un des rares endroits où on pouvait trouver cette littérature censurée. Cette librairie a accompagné nos rêves de jeunesse et nos combats pour changer le monde et en construire un autre, meilleur !

Mais, plus que l’institution, c’est surtout le courage d’un "self made man", qui n’a appris à lire que tardivement, qui ajoutait au charme de Hadj Madbouli et en faisait une légende. Car l’histoire du Hadj est extraordinaire. Cet enfant du Caire, né en 1938, a commencé à travailler dès l’âge de 6 ans comme vendeur ambulant de journaux avec son père et son frère. Comme des millions d’enfants pauvres du Caire, il n’a jamais fréquenté d’école et a passé ses journées à faire le tour des quartiers du Caire afin de vendre le plus de journaux possible et pouvoir subvenir aux besoins d’une famille nombreuse. Mais cette fréquentation de l’écrit et cette proximité des livres et des journaux l’a forcé à apprendre à lire tout seul. Il s’est alors procuré en cachette, de peur qu’on le lui interdise, les livres nécessaires pour apprendre à lire, utilisés à l’époque dans les écoles primaires. Tous les soirs, en dépit de ses longues journées de marche et malgré la fatigue, il se mettait à lire ces livres, à apprendre l’alphabet et à composer des phrases. Une fois qu’il a acquis ses premiers rudiments de lecture, il lisait les journaux qu’il vendait de la première à la dernière page. Mais ses efforts ne se sont pas limités à la langue arabe, il a aussi pu apprendre, seul, quelques rudiments de langues étrangères qui lui seront utiles plus tard lorsqu’il ouvrira sa librairie pour discuter avec les clients étrangers.

Après ses années de déambulation dans toutes les rues du Caire, Madbouli décide d’ouvrir une petite librairie sur une petite place, le Maidan Taalat Harb, non loin du grand Maidan Ettahrir, en plein centre ville. A côté de la vente des livres, il continuait à vendre ses journaux, qui étaient exposés devant la librairie. Mais cette petite place était un lieu stratégique du Caire pour les intellectuels et les militants de gauche qui se retrouvaient tous, dans les années 60, dans les cafés aux alentours et en particulier dans le fameux Café Reich dont parle Cheikh Imam dans l’une de ses chansons (où il parodiait les intellectuels qui passaient leurs journées à faire la révolution dans les salons et les cafés sans se soucier de la vie des gens pauvres). C’est là que Cheik Madbouli rencontrera les intellectuels de gauche et que commencera son aventure avec le livre.

Quelques années après avoir ouvert sa libraire, Cheikh Madbouli se lance dans l’édition et crée sa propre maison. Il commande des livres à tous ses amis intellectuels des cafés des environs de la place Taalat Harb. Même s’il se définissait comme nassérien à l’époque, Cheikh Madbouli possédait une rare ouverture d’esprit et avait ouvert sa librairie et sa maison d’édition aux auteurs de gauche qui étaient ouvertement opposés à Nasser. Mais le vrai compagnonnage de Madbouli avec la gauche ne commencera que dans les années 70, avec l’arrivée de Sadate et le virage néo-libéral et pro-américain qu’il a donné au régime des officiers libres. Cheikh Madbouli sera solidaire de toutes les révoltes contre ce régime dans les années 70 et publiera tous les livres qui dénonçent ces nouveaux choix politiques et économiques. Cette révolte culminera avec la visite officielle de Sadate à Jérusalem et l’accord de paix de camp David. Cheik Madbouli, sa libraire et sa maison d’édition seront à la pointe du combat des forces de gauche, des étudiants, des partis politiques et de la jeunesse. Ses livres sont censurés, les visiteurs de sa libraire harcelés par les forces de sécurité, mais rien de ne l’empêche de poursuivre son combat. Il a édité dans ces années difficiles les poèmes d’Ahmed Fouad Nejm et des millions de livres qui chantaient la révolution et un autre monde que la jeunesse arabe, comme toutes les jeunesses du monde, revendiquait.

Cheikh Madbouli s’est également opposé à la montée de l’intégrisme dans les années 80 et a publié un grand nombre d’ouvrages des nouveaux essayistes qui ont cherché à développer une nouvelle lecture plus ouverte du texte coranique ainsi que de la tradition historique de l’islam. Nasr Abou Zeid et d’autres essayistes ont trouvé chez Hadj Madbouli un éditeur capable de prendre en charge leurs idées et de les diffuser en dépit de l’hostilité d’un islam politique devenu dominant.

C’était toujours un grand plaisir pour moi de m’arrêter chez Madbouli à chaque fois que l’occasion m’était donnée pour visiter Oum Eddonia. Je prenais le temps de discuter avec El Hadj autour d’un thé et il était capable de disserter longuement sur les nouvelles parutions comme s’il était un critique littéraire. Le Caire et la librairie ne seront plus comme avant avec la disparition de Hadi Madbouli, qui a contribué au « Caire des intellectuels ». C’est aussi pour cela qu’on lui pardonnera sa décision malheureuse, à la fin de ses jours, de détruire deux livres de Nawal Sadaoui, la grande militant féministe, en raison de l’opposition de certains ulamas. En dépit de ce geste, on retiendra de Hadj Madbouli son engagement en faveur du livre, de la culture et d’un monde meilleur !

Slim Ben Taleb

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