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Humeur

Les policiers Ninjas

dimanche 21 décembre 2008

Lilia Merdassi

Ninja est un terme qui désigne le guerrier-espion dans le Japon médiéval. Se camoufler et attaquer de dos sont les qualités principales des Ninjas.

On doit à l’humoriste algérien Fellag un apport sur l’origine du terme Ninja. Selon lui, En Arabie, au milieu du désert, comme aujourd’hui au milieu des océans, mercenaires et pirates surgissent de nulle part. Face à cette apparition soudaine, on s’exclame toujours ainsi en se demandant : « m’nin ja ?m’nin ja ? » (D’où sort-il ?)

C’est la même réplique qu’on utilise aujourd’hui sur nos routes à Tunis. En voyant l’agent de la circulation surgir de nulle part, on se demande toute de suite « m’nin ja ? » .C’est que ces agents-là ne sont jamais à la place conçue pour eux par des polytechniciens et des experts internationaux dans le domaine de la sécurité routière. Une place qui soit à la fois centrale, visible et sûre en vue de faciliter la circulation sur des routes de plus en plus encombrées.

C’est aussi oublier que l’agent de la circulation assure deux sortes de police : une administrative, l’autre judiciaire. En effet, en assurant la fluidité de la circulation et le respect des règles, l’agent permet d’éviter, à titre préventif, bien de tracasseries et bien de dégâts matériels et corporels fâcheux. C’est là l’un des objectifs de la police administrative confiée à l’agent de la circulation.

En revanche, lorsque l’agent de la circulation, après avoir constaté une infraction aux règles, verbalise un automobiliste par exemple, on dira qu’il exerce les fonctions de la police judiciaire.

Ainsi, la première fonction de l’agent de la circulation est la police administrative. Ce n’est qu’à la suite de la transgression des règles ou du non respect de l’autorité qui veille au respect de ces règles que doit intervenir l’agent, sous la toge de la police judiciaire, pour verbaliser.
Force est de constater que nos agent à nous –c’est la énième spécificité tunisienne – ont un goût très prononcé pour la deuxième police. Et de cet amour de la police judicaire naît un talent exceptionnel d’improvisation, conjugué à des techniques de camouflage dignes d’un véritable guerrier Ninja.

Tenez ! L’agent de la circulation peut se cacher dans une ruelle, impasse ou derrière un tas de ferraille, un arbre, un arbrisseau ou encore derrière un panneau de signalisation ou un poteau électrique, en attendant de surgir, à la manière de James Bond, d’un caniveau. Parfois même, on voit des agents de la circulation déguisés en policier mangeant un casse-croûte au milieu du croisement, ou en policier, cigarette à la bouche et gobelet en plastique dans la main, sirotant le reste d’une capucin ramenée tôt le matin par un « taxiste » pris en infraction, ou encore, en policier en pleine conversation, non pas en talky walky, ces fameux machins qui, dans notre imaginaire collectif, ne servent à rien, mais sur son téléphone portable, sans doute, en train de s’enquérir des flux de voitures lors des prochaines heures, auprès des services concernés mais pas nécessairement compétents.

Voilà pour le camouflage. Mais le Ninja a d’autres techniques. Parmi lesquelles, celle qui consiste à attendre tapis dans l’herbe et à attaquer les troupes de dos après leur passage. Le ninja ne cherche pas l’affrontement direct, il ne cherche pas à montrer son courage, mais plutôt à survivre et à mener à bien sa mission, sans ressentir de honte ni de colère.

Faut-il souligner, que nos agents à nous savent se montrer discrets et attendre que l’usager de la route commette son infraction pour surgir soudainement et verbaliser. Ce comportement est toujours ressenti comme une attaque de dos. Il donne l’impression à nos concitoyens que nous sommes dans une guerre dans laquelle ruse et duperie sont légions.

Tel un Ninja, sans honte ni colère, l’agent est là, flegmatique, dessinant un sourire nigaud et sursautant de joie. Cette joie est en tous cas aveugle et aveuglante, puisqu’elle ne voit ni anticipe les malheurs qui pourraient frapper les usagers de la route : chauffards irresponsables mais aussi des personnes parfaitement respectueuses des règles. Combien d’accidents, de vies et de dégâts auraient pu être évités si l’agent était là ou il devait être, c’est-à-dire si l’agent avait bien rempli ses fonctions de police administrative.

A-t-on jamais expliqué à ces agents qu’ils doivent assurer avant tout les fonctions de la police administrative ? A-t-on jamais dit à ces agents, pendant leur formation, que ces carences de la police administrative peuvent engager la responsabilité administrative de l’Etat ? Et si on l’a toujours fait, pourquoi, diable, les responsables laissent faire cette catégorie d’agent de la circulation.

A-t-on jamais insisté sur le fait que le rapport avec les usagers et les concitoyens peut être conçu sur un modèle autre que celui de la ruse, de la méfiance, de la duperie et de la répression qui débouchent, en définitive, sur le cynisme ?

Lilia Merdassi

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