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Adieu, Hassib !

dimanche 21 décembre 2008

 Par Hichem Skik

Comme il est difficile de parler d’un grand homme qui nous quitte !
Une personnalité aussi riche que celle de Hassib Ben Ammar est forcément complexe, et il est quasiment impossible d’en faire le tour sans tomber dans le schématisme et la simplification.

Je me contenterai donc, ici, d’évoquer quelques impressions et souvenirs personnels, qui concernent la période allant de la moitié des années 70 à la moitié des années 80, période pendant laquelle je l’ai fréquenté d’une manière relativement régulière ; de mon point de vue, ce fut aussi la période la plus fertile de sa vie.

Du Hassib de cette période, je retiens, personnellement, les traits suivants :

De l’imagination et de l’action :

Voici, en effet, un homme qui a été jusque là un « homme du sérail », qui a occupé, pratiquement sans interruption depuis l’indépendance de notre pays, les plus hautes charges au sein de l’Etat autoritaire et du parti unique au pouvoir – y compris celle de directeur de ce parti et celle de ministre de la Défense – et qui décide, assez brusquement (avec un certain nombre d’autres personnalités ayant eu le même type de parcours, notamment M. Ahmed Mestiri) de militer pour la démocratie et les libertés politiques (pour un certain libéralisme économique aussi) et qui n’hésite pas à « entrer en dissidence » avec le pouvoir en place (celui de Bourguiba .. .) et avec son parti, pour se consacrer à cette cause !
On peut imaginer l’importance d’un tel événement sous un régime d’ « union nationale », où seuls les communistes et les perspectivistes parlaient de démocratie (et un très grand nombre d’entre eux étaient justement en prison à cette époque) : tout d’un coup, le camp démocratique s’élargit considérablement.

Un fonceur et un fin tacticien :

Hassib Ben Ammar n’était pas un politicien de salon ou un théoricien fumeux : ses convictions, il militait réellement pour les défendre et les faire avancer, et pour ce faire, il avait su imaginer des formes de lutte concrètes et particulièrement efficaces. Je citerai trois de ses « inventions », certainement les plus emblématiques (et auxquelles j’ai eu la chance d’être associé, à des degrés divers) :

- *le « Conseil national pour les libertés publiques » : une idée tout droit sortie de la tête de Hassib ! 

Créer une structure de la société civile, autonome du pouvoir (en fait complètement opposée à sa politique) et unissant des sensibilités parfois très différentes dans un combat pour une cause commune, c’était réellement une première, en ces temps de parti et de pensée uniques du côté du pouvoir et de dogmatisme idéologique d’une bonne partie de l’opposition de gauche, scandalisée à l’idée d’une « alliance contre nature avec la bourgeoisie »).

J’ai donc eu l’honneur de faire partie de ce Comité. Sa vie fut certes éphémère, mais son unique manifestation fut véritablement un coup d’éclat ! On a du mal, aujourd’hui, à réaliser l’impact, dans l’atmosphère de cette époque, de ce rassemblement, avenue Bourguiba, de plusieurs militants et personnalités – certaines fraîchement détachées du pouvoir...

Je vois encore Hassib, en première ligne devant l’hôtel Africa (où devait avoir lieu la réunion à laquelle le « Comité » avait appelé et qui fut interdite), avec Ramsey Clark, ancien ministre américain de la justice à ses côtés, faisant tout son possible pour que le calme soit gardé et que cela ne dégénère pas en un affrontement avec la police (probablement elle-même un peu perdue, ne sachant comment s’y prendre avec ce nouveau type de « clients », si différents des étudiants dont elle réprimait régulièrement les rassemblements et les manifestations !)

- *Une autre idée véritablement féconde fut celle de créer une Ligue des droits de l’homme dans notre pays. Là aussi le rôle de Hassib a été décisif, là aussi elle a été conçue comme une organisation large (même si les démocrates-socialistes se sont taillé la part du lion !) et là aussi, j’ai eu la chance d’être associé assez tôt au projet par Hassib, qui tenait à faire participer un membre du parti communiste tunisien au futur Comité directeur (ce fut, en l’occurrence le docteur Fathi Hafsia). J’ai ainsi pu vérifier au quotidien le mélange extraordinaire de fermeté dont il a su faire preuve à cette occasion, afin de déjouer les manœuvres du pouvoir- qui avait créé, dans un premier temps, sa propre ligue – et, en même temps, de souplesse – en acceptant le compromis consistant à faire fusionner les deux bureaux- ce qui a permis la légalisation de la L.T.D.H. que nous connaissons.

- *La dernière – et pas la moindre ! – réalisation de Hassib dont je voudrais parler est son journal : Erraï.

Sur ce sujet, tout a été dit ou presque ; je voudrais, cependant, insister sur :

- la pertinence du projet – qui répondait à une attente des élites tunisiennes et à une demande pressante des milieux démocratiques (le P.C.T. avait, quelque temps auparavant, déposé une demande, au nom de son premier Secrétaire, Mohammed Ennafaa, pour un journal intitulé « Dialogue » et la réponse du pouvoir fut le lancement par le parti unique d’un hebdomadaire intitulé… « Dialogue » ! Quelque temps après Erraï, et peut-être par un souci « d’équilibre », le PCT obtiendra à son tour un journal, Attariq Aljadid, au nom de son Secrétaire général, Mohammed Harmel).

- le caractère ardemment militant du journal – défendant les libertés et dénonçant les atteintes aux droits des citoyens, en particulier les plus désarmés d’entre eux.

- l’énorme impact qu’il a eu – dépassant le cadre du monde politique et de l’intelligentsia pour toucher les milieux populaires.
- son ouverture politique – instituant un réel pluralisme au niveau de son contenu comme à celui de ses collaborateurs (c’est ainsi qu’il publiait volontiers les communiqués du PCT clandestin, dont les Tunisiens prenaient connaissance pour la première fois depuis l’interdiction, en 1962). 

Je termine en soulignant ce qui me semble encore plus essentiel chez Hassib Ben Ammar : son amabilité, sa simplicité, sa capacité d’écoute : tous ces traits ont fait que chacune des rencontres que j’ai eues avec lui, chez lui ou dans les locaux d’Erraï, a été tout à la fois enrichissante et agréable. C’est dire combien sa disparition prive la Tunisie d’un de ses grands hommes (encore un !). Quant à ma tristesse pour cette perte s’ajoute le regret de ne pas avoir pu fréquenter plus amplement une personnalité si riche, si attachante ! 

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