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Les Tunisiens, le Président Sarkozy et la France

mardi 6 mai 2008

Le Président Sarkozy vient d’achever une importante visite d’Etat dans notre pays. D’importants accords commerciaux au profit d’entreprises françaises auront été signés, le projet d’Union pour la Méditerranée aura reçu un soutien officiel plus marqué et, sur le plan des questions migratoires, la France aura fait avancer ses exigences en matière d’engagement des autorités tunisiennes pour protéger les côtes européennes des tentatives de migrations illégales et sanctionner les contrevenants. Les retombées positives pour la Tunisie concernent la facilitation des visas et l’accès au marché du travail français pour quelques milliers de professionnels de l’hôtellerie, de la restauration et de la construction.

D’une visite si annoncée, tous les observateurs attendaient qu’une attention fût accordée au déverrouillage d’un système fortement autoritaire et aux libertés fondamentales sérieusement bafouées.

Les Tunisiennes et les Tunisiens n’ont rien demandé. Ils savaient et ils savent que c’est sur le terrain, à travers leurs luttes qu’ils mettront fin à l’ordre autoritaire. Ils n’appellent aucune puissance étrangère à leur porter secours pour instaurer la démocratie.

Tout comme l’opinion française et internationale, ils pensaient toutefois que Nicolas Sarkozy, le Président du pays de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, prochain président de l’Union européenne, qui fait du respect de la démocratie sa règle cardinale en matière de coopération internationale et qui entend faire de la Méditerranée un espace de paix, de démocratie et de prospérité partagée, se montrerait soucieux de ces dimensions essentielles. Ils pensaient que, conscient de la nécessité d’inscrire les relations franco-tunisiennes dans la dimension stratégique qui est la leur, et de la misère morale dans laquelle vivent les Tunisiennes et les Tunisiens du fait de la chape de plomb qui leur est imposée, le Président de la France manifesterait une préoccupation, un geste de sympathie.

Tel n’a pas été le cas. Le Président Sarkozy s’est dérobé à cette obligation ; il n’a pas voulu « s’ériger en donneur de leçons ». Les Tunisiennes et les Tunisiens en prennent acte. C’est aux acteurs de la société française de lui faire savoir qu’il n’a pas été à la hauteur des obligations juridiques et morales de la France. Est-ce « s’ériger en donneur de leçons » que de rappeler au Président Ben Ali que la Tunisie a signé et ratifié les principaux instruments internationaux de protection et de garantie des droits humains et qu’elle doit les respecter ? N’est-ce pas là une obligation découlant de l’appartenance à la communauté des Etats qui forment les Nations Unies et dont la Charte même repose sur le respect des libertés en tant que fondement de la paix dans le monde ?

S’arrêter là, choisir le silence, était le smig de la décence. Mais le Président Sarkozy a franchi un autre seuil. Il n’a pas pris la mesure de son incohérence et de son irrespect vis-à-vis du drame des Tunisiennes et des Tunisiens car il a affirmé dans la même phrase que « Aujourd’hui, l’espace des libertés progresse », qu’en matière de libertés, la Tunisie peut « se comparer sans rougir à tant d’autres pays » et en rendant un hommage appuyé à la « lutte déterminée contre le terrorisme, qui est le véritable ennemi de la démocratie ».

La prétendue lutte contre le terrorisme et l’islamisme est la justification de tous les régimes arabes autoritaires. Mais qui ne sait que le terrorisme et l’islamisme se nourrissent de la suppression de toute opposition, de toute vie démocratique et qu’ils fleurissent sur le terreau de l’autoritarisme et du viol des libertés ?

La société civile tunisienne a, dans une large mesure, accordé un préjugé favorable à la Déclaration de Barcelone, au Projet euroméditerranéen puis à la Politique Européenne de Voisinage. Elle scrute avec curiosité le projet de l’Union pour la Méditerranée en se demandant jusqu’à quel point il marquerait une phase nouvelle décisive en matière d’imposition du respect de la règle de droit et des libertés fondamentales. Le voyage et les déclarations du Président Sarkozy l’éclairent : il s’agit d’aller, sur ce terrain, à rebours.

Pour les observateurs français et internationaux, le voyage du Président Sarkozy en Tunisie marque une trahison vis-à-vis de ses promesses électorales. Pour les Tunisiennes et les Tunisiens, il est un soutien et une justification du système autoritaire qui les enserre ; il constitue une blessure profonde. Il jette, ce faisant, un immense discrédit sur le projet d’Union pour la Méditerranée dont le Président Sarkozy est l’artisan. Pire, il met en difficulté tous les démocrates et modernistes de notre pays attachés à des rapports tuniso-français d’un autre genre. Son dernier voyage et ses déclarations sont contraires aux intérêts de la France car un jour ou l’autre, dans cinq ans, dans dix ans, la Tunisie deviendra un pays démocratique et les Tunisiennes et les Tunisiens retiendront que dans leur quête de liberté et de justice, la France ne les aura pas soutenus. Bien au contraire.

Mahmoud Ben Romdhane

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