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Chômage des diplômés du supérieur : Est-ce seulement une question de formation ?

mardi 29 avril 2008

Baccar Gherib

Le ministère de l’emploi et la banque mondiale viennent de publier les résultats d’une enquête sur les possibilités d’insertion des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur dans le monde du travail selon le type de diplôme décroché et la discipline étudiée1. Cette étude réalisée à partir d’un échantillon de 4763 diplômés de l’année 2004 aboutit à des résultats pour le moins préoccupants.

En effet, 18 mois après l’obtention du diplôme, 46% des jeunes diplômés se trouvaient encore au chômage. Ce dernier touchant plus les jeunes femmes (51%) que les jeunes hommes (38%). De même, ce sont les techniciens supérieurs et les maîtrisards des « disciplines du tertiaire » (gestion, finance, droit) qui sont les plus exposés au chômage (50%). Ce taux atteignant 68% pour les diplômés des sciences juridiques !

Pour les auteurs du rapport, le taux de chômage parmi les jeunes diplômés aurait été plus élevé encore sans les différents dispositifs d’aide à l’insertion dans le monde du travail dont ont bénéficié 16% d’entre eux, et sans la poursuite ou la reprise des études d’autres 13%.
Le gros du contingent de ceux qui choisissent de poursuivre leurs études étant précisément recruté dans les filières les plus exposées au chômage. Car, pour 39% de ceux-ci, l’inscription en troisième cycle demeure destinée avant tout à contourner le chômage.

A l’inverse, ce sont les diplômes d’ingénieurs qui s’avèrent les moins exposés au chômage (seulement 5%). Même si, parmi les filières techniques, le groupe de spécialités liées à l’agriculture et l’agronomie présente les taux de chômage les plus élevés (70% des techniciens supérieurs et 31% des ingénieurs).

A la lumière de ces résultats, le rapport fait, logiquement, le constat de « déséquilibres de plus en plus forts entre l’offre de compétences provenant des diplômés du supérieur et les besoins actuels et à court terme de l’économie » et souligne « le poids très structurant du diplôme sur les parcours d’insertion des jeunes diplômés », les ingénieurs, les architectes et les techniciens supérieurs ayant plus de chances d’échapper au chômage que les maîtrisards. Enfin, il recommande aux universités « d’identifier des mécanismes pour ajuster les flux d’étudiants … et mieux aligner l’offre de compétences avec les besoins de l’économie », notamment en développant les formations d’ingénieurs et en diminuant les flux d’étudiants vers le droit et le tertiaire, en général.

Cependant, tout en soulignant l’intérêt de ce genre d’enquêtes – qui nous donnent une photographie éclairante sur la destinée du « produit » du système universitaire et permettent, le cas échéant, à l’autorité de tutelle de rectifier le tir – on doit nécessairement en relativiser la portée en explicitant l’étroitesse de l’angle d’attaque de la question du chômage des diplômés du supérieur et le biais concernant la vocation de l’université qui sont à son arrière-plan.

En effet, ce type d’approche véhicule implicitement une image par trop passive de l’université qui n’aurait d’autre choix que de s’adapter à son environnement économique et ce, quelles que soient ses imperfections et ses défaillances et, globalement, quel que soit son retard. On oublie, ce faisant, qu’il existe une conception alternative de l’université où elle est perçue non pas comme une remorque à la traîne de la société, censée répondre aux besoins d’un tissu économique loin d’être à la page, mais plutôt une locomotive tirant la société dans son ensemble et l’économie en particulier vers plus de progrès technique, plus d’encadrement et une meilleure organisation. En somme, on ne peut demander à l’université de s’adapter à des entreprises elles-mêmes inadaptées2.

A moins d’accepter, comme une fatalité, cette spécialisation de plus en plus nette dans des industries de bout de chaîne, à faible contenu technologique et jouant essentiellement la carte d’une main d’œuvre bon marché. Or, une des explications du chômage des diplômés de l’enseignement supérieur réside précisément dans les caractéristiques de notre système économique qui est, comme l’ont montré les travaux de la commission économique et sociale de notre dernier congrès, de faible niveau technologique et qui, pour cela-même, ne peut que générer des emplois de faible qualification. Et si l’on comprend aisément que ce type d’insertion de l’économie tunisienne dans la division internationale du travail ne dérange pas les spécialistes de la banque mondiale – qui, au contraire, dans leurs rapports sur l’enseignement supérieur, encouragent clairement cette voie – on comprend moins une telle option (ou résignation) du côté des autorités tunisiennes.

En somme, et pour conclure, le pari de l’emploi des diplômés de l’enseignement supérieur sera gagné, aussi, le jour où l’entreprise tunisienne, sur une large échelle, engagera sérieusement sa mise à niveau et se montrera plus ambitieuse et plus audacieuse. Autrement dit, et pour revenir au constat du rapport, on ne peut atténuer le déséquilibre entre offre et demande de compétences, en le traitant d’un seul côté, celui de l’offre.

Si on n’a pas d’autre choix que de se conformer à l’air du temps et d’appliquer à tous les phénomènes sociaux, y compris celui du savoir, une analyse économique en termes de marché, d’input et d’output, d’offre et de demande, alors autant le faire dans les règles de l’art en l’abordant des deux côtés. A un diagnostic sérieux de la formation, il faudra associer un diagnostic sans complaisance de l’entreprise.

Baccar Gherib

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