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Les orientalistes ne sont pas morts !

dimanche 23 novembre 2008

Slim Ben Taleb

On était persuadé qu’on était en train de fermer progressivement la page douloureuse du 11 septembre et de ses effets dévastateurs sur notre monde. L’invasion d’un pays et les milliers de morts qui s’en sont suivis ! Des milliers de victimes civiles dans des attentats aveugles, de New York à Madrid, du Caire à Washington et de Manille à Nairobi ! Mais, encore plus important que les attentats, c’est l’idée de coupure et de rupture entre deux mondes, celui de la modernité et celui des ténèbres qui a prévalu partout.

On ne compte plus le nombre d’articles de journaux, de numéros spéciaux de revues et d’ouvrages qui nous ont expliqué que les rêves de solidarité et d’amitié avec l’Autre sont définitivement terminés et que, désormais, notre monde est traversé par une cassure profonde entre « eux et nous » !

- « Nous », c’est l’Occident, c’est la partie de la civilisation et des libertés !
- « Eux », c’est l’Orient éternel embourbé dans ses mythes et dans la divinité, et incapable de se frayer une voie vers la modernité !

Nous, surtout c’est la démocratie et la civilité, et eux, c’est la violence et la barbarie ! Cette cassure est devenue, au lendemain du 11 septembre 2001, la vision du monde. Et la fameuse théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington en est devenue la référence de base !

Mais le monde est sorti, péniblement mais progressivement, de cette vision des choses. Et, depuis quelques mois, le nombre de publications faisant appel au choc des civilisations est en train de baisse. Ce sont plutôt les appels au dialogue entre les cultures et les religions qui sont en train de se multiplier ! On ne compte plus les réunions, les livres et les journaux qui cherchent à donner un sens à ce nouveau monde en train de naître, qui fait de la diversité et du dialogue avec l’Autre son nouvel horizon. Le "choc des civilisations" est de moins en moins de mise, et les néo-conservateurs qui l’ont théorisé et en ont fait leur fondement essentiel dans la guerre contre le terrorisme sont en perte de vitesse. D’ailleurs, la récente élection de Barak Obama et la débâcle des va-t-en guerre parmi les républicains est bien l’illustration de la fin d’un monde et des débuts d’un nouveau !

Mais, de temps en temps, on assiste aux réminiscences et à la résurgence de cette idée de choc des civilisations qu’on pensait définitivement enterrée ! C’est le cas en France avec la publication au printemps 2008 d’un ouvrage intitulé "Aristote au Mont-Saint-Michel", aux éditions du Seuil par Sylvain Gouguenheim. Cet ouvrage s’attaque à une thèse essentielle sur la contribution des penseurs musulmans et notamment Averroès, dans la transmission de la philosophie grecque et des enseignements d’Aristote et des autres philosophes grecs à l’Europe médiévale. Cet accès de l’Europe à son héritage grec et la redécouverte de la raison philosophique ont beaucoup contribué à sa renaissance et à l’émergence de la modernité. L’Eglise s’est d’ailleurs férocement opposée aux enseignements du maître de Cordoue, dont les idées et les enseignements sur l’autonomie du politique et la primauté de la raison ont commencé à faire tâche d’huile dans une Europe enfermée dans son conservatisme et coupée de son héritage grec. Ce lien et cette contribution sont remis en cause par les pourfendeurs de la diversité, pour montrer la pureté de l’Europe et surtout ne rien devoir à cet Autre qui n’a jamais réussi à s’inscrire dans le temps du monde !

Cet ouvrage s’inscrit dans la démarche qui cherche à rompre le lien qui unissait l’Europe au monde musulman dans la période médiévale. La principale thèse développée est que le rôle dévolu à Averroès par beaucoup de spécialistes et notamment Alain de Libéra, a été en fait joué par Jacques de Venise. Ce savant du 12ième siècle aura été finalement le véritable intermédiaire entre l’Europe et ses racines philosophiques, dans la mesure où c’est lui, et non pas Averroès, qui a transmis l’héritage des maîtres de la philosophie grecque. Ainsi, donc, l’Europe peut se libérer de cette dette vis-à-vis du monde musulman et réclamer finalement sa pureté, car elle n’avait pas besoin de ces étrangers pour rétablir le lien avec ses sources philosophiques.

Or, ce livre a suscité depuis sa publication une levée de boucliers de la part des historiens et des scientifiques ! On ne compte plus les tribunes, les pétitions et les réunions qui ont été organisées par la communauté des historiens pour le remettre en cause et réfuter ces thèses : ce livre est devenu désormais « l’affaire Gouguenheim » ! Patrick Boucheron, universitaire et historien à l’Université de Paris 1, n’hésite pas à souligner, dans un récent colloque sur cette affaire, que ce livre n’est en fait "qu’un pamphlet déguisé en livre d’histoire". Il enfonce le clou en mentionnant que son auteur "s’est affranchi de toutes les méthodes élémentaires qui fondent notre métier, notamment dans la critique des sources". Une autre historienne, Anne lise Nef, souligne que l’auteur "utilise les notes à contre-emploi pour faire dire aux références le contraire de ce qu’elles disent en réalité". Mais, surtout beaucoup d’universitaires et d’historiens ont mis l’accent sur l’accueil favorable réservé par les médias et un certain public à cet ouvrage. "Je ne connais pas d’exemple de livre, souligne de nouveau Patrick Boucheron, qui ait été aussi unanimement réfuté par les historiens professionnels et qui, malgré cela, continue de mordre dans l’espace public".

Les historiens ne baissent pas les bras et continuent à remettre en cause cet ouvrage, car ils sentent bien que, derrière son aspect scientifique, l’auteur contribue à renforcer l’idée de cette cassure entre l’Occident et le monde musulman : ce dernier n’aurait jamais pu être un lecteur et un commentateur éclairé de la raison et des idées de la philosophie grecque ! La lutte contre l’orientalisme ne fait que se poursuivre !

Slim Ben Taleb

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