attariq aljadid

Accueil > Français > Actualités nationales > Quand le citoyen abandonne la peur, l’autocensure cesse d’être une seconde (...)

Dans une Interview Ahmed Ounaïes, 20-11-2008 :

Quand le citoyen abandonne la peur, l’autocensure cesse d’être une seconde nature

dimanche 23 novembre 2008

- Attariq Aljadid : Quels sont les principaux dossiers qui devraient, à votre avis, bénéficier d’une attention particulière ou recevoir une solution urgente ?

Ahmed Ounaies : Sur le plan intérieur, trois questions.

— 1- Le blocage de la LTDH

Lorsque la Tunisie s’est dotée il y a plus de trente ans d’une nouvelle institution, la Ligue Tunisienne de Défense des Droits de l’Homme, elle avait accompli une évolution de fond relativement à son propre équilibre. Le gouvernement étant redevable, en matière de droits de l’Homme, du respect de ses engagements en vertu de la Constitution et des Conventions internationales en vigueur, la LTDH veillera, au nom de la société civile, sur le respect de ces engagements, assurera la diffusion des principes relatifs aux droits de l’Homme et la promotion de ces droits auprès des citoyens, et représentera la Tunisie dans les institutions internationales qualifiées en tant que membre de la grande famille humaine. Un tel équilibre des institutions nationales est révélateur d’une maturité sociale et politique et d’une volonté de progrès qui mettaient la Tunisie en avance sur l’ensemble des pays africains et arabes dans ce domaine et qui la hissaient au rang des sociétés modernes. Les hommes politiques qui avaient alors compris la portée de cette mesure ont endossé cette vision et autorisé la création de la LTDH. Ils n’ont jamais contesté sa légitimité ni son autonomie même si, par nature, les gouvernements successifs ont toujours tenté de capter l’action de la Ligue au service de leur image et de leurs calculs. Pour sa part, la Ligue n’a jamais dévié : elle s’est constamment attachée à préserver son autonomie et son intégrité contre toute velléité d’instrumentalisation, tout en poursuivant son activité essentielle conformément à sa vocation. C’est ainsi qu’elle honore le pacte de confiance qui est au fondement de sa création. Or, à deux reprises, au cours des deux dernières décennies, la LTDH a été victime de manœuvres d’une portée plus grave. La première, en avril 1992, visait non plus à capter son action mais à absorber totalement l’institution elle-même dans l’obédience du parti au pouvoir. La Ligue en avait alors réchappé grâce à une résistance nationale et à des pressions internationales irrésistibles. La seconde tentative consistait à la confiner dans un couloir frigorifique pour la geler indéfiniment. Nous y sommes depuis septembre 2005. La LTDH n’est pas n’importe quelle ONG : on peut suspendre ou dissoudre une association culturelle, une équipe sportive ou un parti politique ; il en va autrement de la Ligue de Défense des Droits de l’Homme car, par sa vocation et par son rapport à la société, elle a un caractère unique et irremplaçable. L’immobilisation de la Ligue n’est pas seulement une rupture d’équilibre, une volonté d’instituer le monopole, mais aussi une mutilation du corps social. Pour la société et pour l’homme politique, la LTDH représente un facteur d’équilibre et un symbole. Sacrifier l’un et l’autre est une régression indigne de la Tunisie. Le 10 décembre 2008, le monde célèbrera le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. La Tunisie s’en est moralement exclue.

— 2- La liberté d’expression, la liberté de la presse et la séparation des pouvoirs

La liberté d’expression ne se mesure pas au volume du bruit produit par les radios nationales, ni à l’importance des flux d’images et de sons émis par les TV tunisiennes, ni à la surface du papier imprimé par nos organes de presse ; elle se mesure au sentiment de confiance du citoyen quand il émet son jugement sur son état et sa société. Cette confiance est la mesure ultime de la liberté. En revanche, l’auto censure qui ne s’entend pas, ne se voit pas et ne se lit pas, se mesure indirectement à la propagande méthodique et à l’atmosphère de culte de la personnalité qui charge la presse, la radio et la TV et qui reproduit sans nuance les recettes des sociétés soumises au règne du parti unique, du monopole d’Etat et de la peur. Ces sociétés qui nous étaient familières et qui avaient vécu sous de tels régimes pendant quarante à soixante dix ans, se sont effondrées avec le mur de Berlin ; elles ont réussi à se reconstruire moralement en moins de dix ans grâce à des réformes fondamentales. Moyennant la réelle séparation des pouvoirs, elles offrent enfin au citoyen la garantie d’une représentation parlementaire loyale et d’un recours impartial. Cette garantie est la condition de la liberté de la presse et de la liberté d’expression. Quand le citoyen abandonne la peur, l’auto censure cesse d’être une seconde nature, il assume alors sa pleine citoyenneté : le discours et même le vote prennent un sens. La séparation des pouvoirs est au fondement de l’accession à la citoyenneté et à la liberté d’expression.

— 3- Le fonctionnement de l’opposition

La société politique est désarticulée. D’une part, une fausse opposition légalement subventionnée occupe la scène depuis près de vingt ans et accède ouvertement aux médias pour exprimer des convictions, certes légitimes, mais qui sont tout juste le reflet du parti au pouvoir. En quoi cette gesticulation favorise-t-elle le pluralisme, la diversité des choix et le progrès de la démocratie ? D’autre part, les partis de l’opposition démocratique, privés en majorité de représentation parlementaire, restent fragmentés et soumis à des procédures difficiles pour pouvoir accéder à l’opinion, pour pouvoir asseoir les critiques formulées par la base et pour exiger les enquêtes parlementaires nécessitées par les affaires qui alertent l’opinion. A moins d’un assainissement et d’un regroupement volontaire de l’opposition démocratique, la scène politique restera déséquilibrée, confuse et stagnante.

- A. A. : Quelle attitude devrait adopter, à votre avis, l’opposition démocratique vis-à-vis des prochaines élections de 2009 ?

A. O. : Pour les élections de 2009, la démarche pertinente est de reprendre l’initiative démocratique tentée au cours de l’année 2004. Il faudrait l’aménager et élargir le consensus sur la base des mêmes principes afin de présenter une candidature unique aux présidentielles et, pour les législatives, une liste groupée de l’opposition dans chaque circonscription. Faute de consensus, la démarche logique, dans les conditions présentes du suffrage, est l’abstention.

- A. A. : Passons à la politique étrangère. Tout le monde sait que vous êtes un observateur attentif de ce qui se passe dans le monde, autour de nous. Au Moyen Orient, la situation semble s’installer dans l’immobilisme et la tension permanente…

A. O. : La région du Moyen Orient est instable depuis la fin de la 2e guerre mondiale. L’interdépendance accrue des relations internationales fait que l’instabilité et l’insécurité dans la région deviennent un problème central pour le monde. La région a connu toutes les formes d’intervention et d’ingérence. Les métropoles occidentales ont tout tenté, toujours au moyen d’initiatives unilatérales et fragmentées : alliances, menaces, intimidation, sanction, occupation et agression militaire. Elles ont échoué et le pourrissement qui en est résulté est aujourd’hui un problème mondial. Une Conférence Internationale de Paix pourrait enfin associer les acteurs régionaux au règlement des conflits qui les concernent non pas isolément mais collectivement. Les Etats-Unis sont engagés dans la région par des intérêts stratégiques, à travers leurs armées, leurs bases continentales et maritimes, leurs alliances et leurs besoins énergétiques. Ils ont aujourd’hui la capacité de changer de méthode et de cesser de recourir abusivement à la force. Ils peuvent décider l’organisation d’une Conférence de Paix propre à promouvoir enfin un ordre régional qui ne soit pas imposé mais négocié avec les parties concernées dans un équilibre raisonnable des intérêts et des droits de tous les acteurs. La fin de l’occupation, la normalisation diplomatique, le retrait des troupes… ne sauraient advenir à coups de bombes, de destructions et de cruauté supplémentaire. La Conférence doit inclure l’ensemble des conflits et se pencher également sur la question de la prolifération nucléaire et sur l’adoption d’un système de sécurité régionale et de contrôle des armements. La guerre contre le terrorisme et la lutte contre la prolifération ne seront pas gagnées dans la confrontation mais au moyen de l’établissement d’un ordre régional juste et acceptable dans l’entente et la coopération avec la communauté arabe et islamique. C’est le sens profond de l’alerte lancée au peuple américain le 11 septembre 2001. S’obstiner à ignorer cet appel ou à le dénaturer ne fait que prolonger et aggraver les désordres et la violence.

A. A. : A Gaza, la vie quotidienne des palestiniens est de plus en plus dure : en plus des agressions armées, ils subissent un blocus de plus en plus étroit…

A. O. : Les territoires palestiniens sont soumis au bon vouloir de la puissance occupante. Arrêter et emprisonner les élus de la nation, verrouiller, affamer, bombarder, tuer ou laisser mourir… c’est le destin de Gaza ; confisquer les territoires, chasser les habitants, arrêter et emprisonner à volonté… c’est le destin de la Cisjordanie. La politique du Quartet veut que les victimes de l’occupation cessent les actes de résistance contre la puissance occupante, sans garantir que l’évacuation des territoires intervienne ni demain ni après demain. Comme nous en sommes à la 41ème année de l’occupation, ce discours trahit un sens de la responsabilité internationale et un sens de l’humain étonnants de candeur et de cruauté. Est-ce ainsi qu’on détermine la fin d’un régime d’occupation ? Nous ne pouvons rester indifférents à ce scandale. Quand Berlin avait été bloqué, un pont aérien était aussitôt décidé par les alliés : un couloir humanitaire permanent doit être ouvert pour l’approvisionnement des territoires. Mais aussi une mise en demeure s’impose à l’adresse du Quartet et d’Israël, assortie de sanctions diplomatiques et économiques. A force de sous estimer leur capacité d’initiative, les pays arabes s’exposent à leur tour à un régime d’occupation qui ne dit pas son nom mais qui ne manquera pas de se matérialiser à l’instar de ce qui advient à Gaza et Jérusalem.

A. A. : Comment décririez-vous la situation du Maghreb ?

A. O. : Rien, à notre sens, ne justifie le gel du Grand Maghreb. Si les gouvernements s’estiment impuissants à débloquer le processus, qu’ils cèdent la parole aux peuples : ils sauront en débattre intelligemment, dégager la voie et promouvoir enfin un Maghreb uni et fraternel.

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose