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Note de lecture :

La mosaïque médicale de Tunisie (1800-1950)

jeudi 20 novembre 2008

Après La médecine en Tunisie de 1881 à 1994, du Dr Mohamed Moncef Zitouna publié à Tunis en 1995 par les éditions Simpact, c’est au Dr Lucien Moatti de nous faire partager les résultats de ses investigations biographiques à travers un livre intitulé : La mosaïque médicale de Tunisie 1800-1950, qui vient de sortir au début de ce mois d’octobre à Paris.

Si le premier livre était avant tout une présentation générale de la médecine en Tunisie avec des chapitres consacrés aux médecins de la période étudiée, les hôpitaux et établissements sanitaires spécialisés, aux sociétés savantes, à la presse médicale, à l’enseignement de la médecine en Tunisie depuis l’indépendance…le nouveau livre comme le note Lucette Valensi dans la préface est « un dictionnaire des médecins qui ont exercé en Tunisie du milieu du XIXe au milieu du siècle suivant, soit plus de mille biographies ». En historienne, Lucette Valensi, trouve une filiation à ce livre et le place dans la lignée « des dictionnaires biographiques qui ont constitué un genre littéraire particulièrement fécond dans le monde musulman ». Elle note que le Dr Moatti renoue, sans peut-être le savoir, avec une riche tradition qui a marqué la civilisation du monde musulman lorsque des praticiens de la médecine publiaient des inventaires des médecins qu’ils avaient connus. A ce titre, Lucette Valensi, rappelle les livres de d’Ibn Juljul (944-994), d’Ibn Al-Kifti (1172-1248) et d’Ibn Abî Usaybi’a (1172-1248) et précise que « comme le Dr Moatti, ces auteurs incluaient dans leurs dictionnaires les médecins de toutes confessions ».

Le nouveau livre nous donne les résultats d’une fouille dans les méandres de la mémoire du noble métier, il tente une entreprise difficile qui consiste à reconstituer les biographies de 1200 médecins ayant exercés en Tunisie. Il a cherché à les suivre de la naissance en passant par leurs études, leurs sujets de thèse et les lieux où ils ont exercé leur métier. Lucien Moatti natif de la Marsa, lui-même médecin, fils de médecin se présente comme quelqu’un qui « a baigné dans le médical tunisien pendant son enfance et son adolescence…il a connu l’atmosphère des hôpitaux Sadiki et Ernest Conseil au cours de l’internat. Depuis Paris, où s’est ensuite déroulée sa carrière médicale, il a gardé contact étroit avec tout ce qui touche un pays qui, plus qu’un pays natal, est le point d’ancrage d’une part importante du faisceau de ses racines » (p.26).

A travers ce livre le Dr Moatti exprime une appartenance à l’histoire de la médecine en Tunisie et un sentiment de lien indéfectible avec tous ceux qui ont exercé ou exercent ce métier dans son pays natal. Pour toutes ces raisons il s’est senti « légitimement autorisé à entreprendre cette tâche », qui a pour objectif « de rédiger une sorte de livre d’or, de dictionnaire ou d’annuaire des médecins qui ont servi en Tunisie (et la Tunisie) du début du XIXe au milieu du XXe siècle.

En véritable sociologue, l’auteur mène une enquête minutieuse au cours de la quelle il ne rate aucune source historique : annuaires de la poste, plans des villes, les répertoires des médecins, les archives des facultés où les futurs médecins avaient fait leur formation, les annuaires des sociétés médicales, les livres de souvenirs … Le résultat de cette fine reconstitution patiente et passionnante des fragments dispersés de parcours, d’itinéraires et de mémoires fut la découverte d’une belle mosaïque médicale tunisienne. Des médecins qui sont de toutes les confessions : juifs, musulmans catholiques, protestants, orthodoxes, libre penseurs, de toutes les idées politiques, formés dans toutes les facultés de médecine du bassin méditerranéen. Même si une majorité se dégage en faveur des universités françaises, il y a lieu de noter la présence d’Algérie, de l’Italie, de l’Espagne, de Malte, de la Grèce, de la Russie, de la Grande Bretagne, de la Belgique, des Etats-Unis, de la Turquie et des pays de l’Europe centrale et orientale… Même si le métier est encore dominé par les hommes, l’auteur montre bien la présence de cinquante femmes, parmi lesquelles figure en bonne place, la pionnière Tawhida Ben Cheikh. Un monde aux origines confessionnelles, philosophiques, politiques et ethniques si diverses et disparate qui a su rester « uni et solidaire » autour des objectifs humains du plus noble des métiers et a su faire progresser la médecine en Tunisie.

Même si le livre pour des raisons de documentation et d’information s’arrête en 1952, il ne constitue en aucune manière un regard nostalgique sur une période, l’auteur note avec fierté que « les Tunisiens ont pris en mains leur destin, notamment médical. Il est réconfortant de voir que le niveau de la mosaïque médicale d’antan qui, pour son époque, était déjà satisfaisant, a fortement progressé pour se maintenir au niveau des meilleurs ».

L’auteur nous a assuré qu’il est en train de tout faire avec son éditeur pour que la vente du livre en Tunisie se ferait avec un prix correspondant au pouvoir d’achat, nous espérons que sa diffusion donnera lieu à un débat et réflexion autour du passé pluriel de ce métier.

Habib Kazdaghli, professeur d’histoire contemporaine

Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de Tunis-Manouba.

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