attariq aljadid

Accueil > Français > Science et Culture > L’Etat et les J.C.C.

Point de vue :

L’Etat et les J.C.C.

lundi 17 novembre 2008

Ilham Larbi

Si les Journées Cinématographiques de Carthage ont été créées à un moment de grand volontarisme politique, elles gagneraient aujourd’hui à divorcer radicalement de la mainmise du Ministère de la Culture. Subventionner le festival ne doit donner lieu à aucune prérogative ; car l’Etat a ce devoir vis-à-vis du contribuable. Cela ne doit pas être perçu comme une aumône mais comme un droit du peuple de voir une partie de son argent réinvesti dans la culture.

Ce mariage forcé, devenu contre-nature, démontre au fil des ans et des sessions son pourrissement. A l’image d’une femme qu’on marie de force, qui est obligée par son mari à rester à la maison pour ne pas avoir de liberté d’action et de mouvement : elle doit prendre sa vie en main et quitter ce mari. Remettre en cause le système social doit remettre en cause le système culturel aussi.

De même, la laïcité doit être culturelle.

Le festival subit donc les violences étatiques comme une femme subirait des violences conjugales : absence de politique culturelle, lourdeurs administratives et bureaucratiques, arbitraire politique et diplomatique... Rien n’est épargné à cette manifestation cinématographique des tares intrinsèques à tout Etat et à tout ministère, plus particulièrement ceux inhérents à l’Etat tunisien et au Ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine.

Les ratés qui ont découlé de ces tares ont été nombreux durant la 22ème édition qui s’est déroulée du 25 octobre au 1er novembre derniers. Alors que c’est une manifestation biennale, le nouveau directeur, en l’occurrence la nouvelle directrice Dorra Bouchoucha, n’a été nommé que 8 mois avant les Journées et n’a donc pu travailler effectivement à l’organisation de cette session que durant 6 mois. L’incompétence patente et manifeste, et même avouée, de certains fonctionnaires du Département Cinéma du Ministère, a été, en plus du temps extrêmement court de l’organisation, un frein considérable au déploiement de plusieurs initiatives et une cause directe de plusieurs disfonctionnements. Par ailleurs, la censure a été, comme à l’accoutumée, au rendez-vous. « Zabad » de Rim Ali, un film en Compétition Vidéo qui devait de surcroit être présenté en « première mondiale », a été retiré à cause de pressions incessantes de l’Etat syrien alors qu’il avait été annoncé et que sa réalisatrice était à Tunis en tant qu’invitée officielle du festival. Il n’a donc pas été montré au public et n’a pas pu concourir aux prix pour lesquels il a été légitimement appelé à concourir. D’où la décision respectable du Jury Vidéo de ne pas attribuer de prix dans la catégorie du film censuré. Décision qui a par ailleurs créé beaucoup de remous lors de la Cérémonie de clôture. En ce sens, le Jury Vidéo a été à la hauteur de sa mission et s’est d’une certaine manière dressé contre la censure, alors que le festival n’a pas réussi à le faire.

Ce manque de respect des autorités pour le festival n’est pas l’unique manifestation de leur désintérêt pour le cinéma. Certaines autres manifestations de ce désintérêt sont même encore plus graves. Le Ministère de la Culture laisse mourir les films qu’il a le devoir de protéger et de faire grandir comme ses propres enfants en les faisant pourrir dans des caves humides depuis des décennies. Il laisse mourir les films en les diffusant insoucieusement, c’est-à-dire parcimonieusement et sans contrôler qu’il ne leur soit arrivé aucun mal (quand il veut bien avoir la grâce de les fournir). Il laisse mourir les films en faisant la sourde oreille à toutes les demandes, à tous les appels, par la création d’un organe conservateur, restaurateur et diffuseur, légitime et impératif : UNE CINEMATHEQUE.

Dans ce contexte, le premier choix à concrétiser pour les J.C.C. est celui d’une libération radicale du « protectorat » étatique. Cette libération est structurelle en premier lieu. Le festival doit se réorganiser et son équipe se reformuler en une association qui n’aurait pour objectif que de servir le cinéma et lui seul, au mieux de ses intérêts. Le Ministère de la Culture restera bien évidemment un partenaire privilégié, mais sans pouvoir de décision ni d’ingérence, comme c’est le cas de tous les festivals internationaux d’envergure de par le monde.

Le festival ne doit plus être instrumentalisé au service de l’image de l’état mais l’Etat doit être au service du festival, donc du cinéma, donc de la culture ; ce qui est son rôle le plus impératif. Or, sa stratégie de perfusion et d’assistance rend problématique une telle initiative. Il a créé un « complexe de la faveur » en enracinant l’idée qu’on lui doit la tenue des Journées depuis 42 ans alors qu’elle est du fait d’hommes et de femmes libres, avec l’argent de tous les Tunisiens. Il a par ailleurs asséché le tissu associatif et citoyen, rendant presque impossible l’émergence d’une structure indépendante capable de prendre les rênes d’une manifestation pareille aux J.C.C. Il a aussi envoyé systématiquement les professionnels en première ligne, leur faisant porter le chapeau de tous les dysfonctionnements, alors qu’il récolte les lauriers des réussites dues à leur travail à eux, et à leur travail seul.

Ces mêmes professionnels, de par leurs compromis et parfois de leurs compromissions, de par aussi un certain sentimentalisme et parfois une lâcheté certaine, ont cultivé et forgé un mythe de l’acquis qui consiste à perpétuer encore et encore une certaine idée du festival, à garder encore et encore en vie un corps malade et douloureux qui demande à mourir. La profession et le cinéma n’ont rien gagné de ce mythe depuis deux décennies. Dans leur asservissement à l’Etat, les Journées Cinématographiques de Carthage gagneraient aujourd’hui à être euthanasiées par les professionnels. Ces derniers, pour la survie de leurs métiers et l’essor de leur cinéma doivent s’organiser et s’engager dans une lutte pour l’indépendance du plus important et plus ancien festival des mondes arabe et africain. Si cet impératif n’est pas consenti, seul pourtant garantissant un essor réel au festival, les professionnels doivent boycotter ce « protectorat » infructueux et se battre jusqu’à faire plier l’Etat à leurs exigences ou jusqu’à créer une manifestation libre et indépendante.

Ilham Larbi

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose