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Crise économique

Redécouvrir les classiques de l’économie : Lesquels ? Et comment ?

dimanche 16 novembre 2008

Baccar Gherib

L’actuelle crise financière internationale a, semble-t-il, été à l’origine d’une demande accrue, surtout parmi les jeunes Européens, pour les œuvres de Marx, Le Capital en particulier1. Les acheteurs espérent sans doute y trouver l’analyse qui leur permette de comprendre ce qui est en train de se passer et, pourquoi pas, d’anticiper ce qui va arriver. Il y a donc là, à l’évidence, une association qui s’est faite entre la crise, le pressentiment d’un bouleversement profond (peut-être même la fin du capitalisme) et la théorie de Marx.

Ce phénomène est incontestablement révélateur de l’inquiétude et de la perte de repères consécutives à l’ébranlement du discours libéral (sûr de lui et dominateur depuis la chute du mur de Berlin) à la suite de l’ampleur annoncée de la crise. Mais il gagne à être interrogé.

Quelle actualité pour Marx ?

D’abord, il est clair qu’à l’exception de quelques spécialistes de l’histoire de la pensée économique, très rares seront ceux qui pourront maîtriser les trois livres du Capital et encore moins en venir à bout. Il s’agit, en effet, d’un ouvrage de théorie écrit dans le style et avec les instruments d’analyse du dix-neuvième siècle et donc particulièrement difficile d’accès. Le Manifeste Communiste reste, à cet égard, et de loin, une bien meilleure introduction à Marx, développant d’une manière synthétique et pédagogique l’essentiel de sa vision de l’histoire, de l’économie et de la société.

Ensuite, cette ruée sur Le Capital est indicative d’un trouble de l’opinion intellectuelle moyenne et de l’association quelque peu simpliste et superficielle qui est établie entre l’idée d’une ou de LA crise du capitalisme et Marx. Elle rappelle, toutes proportions gardées, la rupture des stocks du Coran dans les librairies de l’Occident au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Faut-il, en effet, rappeler que la prédiction (ou la prophétie) de la fin du système capitaliste n’est pas l’apanage de Marx et que la thèse selon laquelle « l’évolution capitaliste finira par détruire les fondements de la société capitaliste » était à une certaine époque « un lieu commun qui fut, pour la première fois, formulé par Gustav Schmoller »2.

Il n’en demeure pas moins, il est vrai, que Le Capital reste un classique des sciences économiques et sociales et qu’en tant que tel il a encore des choses à nous dire, aujourd’hui. Mais à condition de savoir lesquelles et d’avoir à l’esprit qu’il n’est pas le seul à pouvoir nous éclairer sur la zone de turbulences dans laquelle est entrée l’économie mondiale. Car, les grands économistes, comme Marx et Keynes, restent actuels d’une certaine manière, même si l’économie et la théorie économique ont évolué et rendu certains de leurs enseignements tout à fait caducs.

En gros, nous devons être conscients que ces grands économistes hétérodoxes – qui pensent en dehors des dogmes et des schèmes dominants de la discipline – conservent une certaine actualité non pas en tant que théoriciens, mais plutôt en tant que penseurs. Autrement dit, ce qui reste pertinent chez eux, ce sont moins les analyses proprement dites, que les visions de l’économie capitaliste. Ce sont ces visions – que l’économie orthodoxe a cherché (et, dans une large mesure, réussi) à refouler, ces dernières années – qui vont se rappeler à notre bon souvenir au moment où le monde perd sa confiance dans les principes du capitalisme libéral qui sont sérieusement ébranlés par la crise.

Ainsi, il est clair que, concernant Marx, l’évolution et la transformation du système capitaliste durant le siècle dernier ont mis à mal quelques-unes de ces « prévisions » et autres « lois », comme celle dite de la baisse tendancielle du taux de profit et celle de la paupérisation de la classe ouvrière, etc. Il en est de même pour ses continuateurs ou disciples, comme Lénine, Luxembourg ou Hilferding, malgré d’indéniables apports sur les problématiques de l’impérialisme ou du capital financier. Seulement voilà ! S’il est une vérité essentielle sur le capitalisme que nous devons à Marx, c’est bien celle-là : qu’il est, avant tout, un système dynamique et évolutif, qui ne cesse de se transformer. Ceci est d’ailleurs souligné, dès le Manifeste Communiste : « La bourgeoisie ne peut exister sans bouleverser constamment les instruments de production, donc les rapports de production, donc l’ensemble des conditions sociales ». C’est donc, paradoxalement, la justesse de la vision de Marx qui explique la caducité de certaines de ses analyses.

De même, il est indéniable qu’un des grands apports de Marx à la compréhension du capitalisme reste sa thèse selon laquelle l’apparence de l’égalité entre les échangistes sur le marché cache la réalité de la hiérarchie et de la domination dans l’entreprise et le monde de la production. Ce qui l’amène à voir, mieux que d’autres, les relations conflictuelles entre classes sociales…

Keynes et les limites du marché

Mais, pour beaucoup, cette crise est moins le prélude au grand soir révolutionnaire (dont on a du mal à voir les bases sociologiques) que la révélation d’un problème de régulation du capitalisme. Et, dans cette perspective, c’est moins le nom de Marx que celui de Keynes qui vient à l’esprit. Car, s’il y a bien une pensée qui, du sein du capitalisme, a sérieusement ébranlé les dogmes de l’économie libérale, c’est bien celle qui se déploie dans La Théorie Générale de l’Emploi, de l’Intérêt et de la Monnaie (1936) et dans de courts textes comme La fin du laisser-faire (1926) ou Perspectives économiques pour nos petits-enfants (1930).
L’actualité de Keynes réside d’abord dans sa réfutation du dogme libéral de l’autorégulation du marché par la loi de l’offre et de la demande. L’absence de cette autorégulation explique dans une large mesure les défaillances du marché et en particulier « l’équilibre de sous-emploi », le chômage de masse et le paradoxe de « la pauvreté dans l’abondance » du capitalisme contemporain.

De même, elle remet à l’ordre du jour les critiques keynésiennes de la thèse libérale sur la neutralité de la monnaie (et de la finance) et l’absence d’effets sur « l’économie réelle ». Car il était un des rares à souligner que les agents économiques évoluaient dans un contexte d’incertitude radicale et qu’ils ne pouvaient qu’opérer par anticipations plus ou moins heureuses. Ses analyses sur le fonctionnement des marchés financiers et notamment la spéculation – il compare la bourse à un casino – s’avèrent à cet égard incontournables.

Mais, surtout, Keynes reste la référence quand il s’agit de penser les politiques de régulation du capitalisme que ce soit, au niveau national, par l’intervention des autorités publiques face aux défaillances du marché par les désormais célèbres politiques monétaire et budgétaire,, notamment par la socialisation de l’investissement, ou au niveau international, par la création d’institutions économiques international censées réguler les échanges et les paiements internationaux et veiller à un développement moins inégal des nations. Car il ne faisait aucune confiance aux « mécanismes d’ajustement automatique » et dès 1923, il compara la défense de l’étalon-or à l’attachement à une « relique barbare ». La désaurification de 1971 n’a fait, de ce point de vue, que valider ses propres propositions.

Cependant, comme pour Marx, certaines de ses théories font les frais d’évolutions récentes du système économique. Et la globalisation, notamment, a rendu caduques des analyses et des remèdes qui étaient pertinents et efficaces dans le cadre plus étroit de l’Etat-Nation. Le capitalisme actuel est non seulement financier, il est aussi globalisé. Il a établi des interdépendances entre les différentes économies et les différents marchés financiers de la planète.

Bref, la crise actuelle fait en sorte que les hétérodoxies, c’est-à-dire les lectures dissidentes et contestataires du capitalisme libéral, vont avoir le vent en poupe. Elles regagneront probablement de la crédibilité et du terrain. Mais les approches de Marx ou de Keynes ne peuvent être ressuscitées telles quelles. Elles ne pourront avoir une certaine prise sur les faits qu’à condition de prendre acte des obsolescences de certaines de leurs analyses du fait des mutations récentes du capitalisme.

Baccar Gherib

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