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Maux d’Afrique ou les « re-damnés de la terre »

samedi 8 novembre 2008

Ghassen Amami

[vert fonce]Deux générations, deux voyages, deux religions, deux écritures, deux points de vue, deux films, mais une seule et unique histoire. Celle d’une douleur, la souffrance d’un continent voué à toutes sortes de maux, mais en qui brûle cependant le feu inextinguible de l’espoir.
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Le premier film, « Lettres du Sahara » est signé par le cinéaste sicilien Vittorio de Seta. « Pour échapper à la famine, aux catastrophes et aux guerres, des millions d’hommes de langues, cultures et religions différentes émigrent vers les pays riches. Cela engendre épreuves, déracinements et discrimination, mais aussi communication et espoir ». C’est par ces mots que le récit commence, augurant aussi bien d’un souci du témoignage sincère que d’un désir de rendre l’épique d’un périple tragique. Deux tendances qui se disputeront le langage de ce film et qui forgeront la force émotionnelle de plusieurs scènes, mais dont la mauvaise gestion est également à l’origine des nombreux excès rhétoriques et ruptures rythmiques de ce long métrage de près de deux heures.

Assane, un jeune Sénégalais, est sauvé des eaux dès les premiers plans. Il aura survécu à la noyade après avoir été jeté par-dessus bord comme les dizaines d’immigrés clandestins qui se trouvaient sur le bateau des « passeurs de la mort ». C’est ainsi que commence son odyssée à travers les villes italiennes.

Il est d’abord accueilli par son cousin à Naples. C’est là qu’il est confronté à la dure réalité de ce paradis qu’il lui décrivait dans ses lettres, véritable chant de sirènes qui a attiré Assane par delà mer et désert. Habitant parmi une dizaine de ses compatriotes dans une maison en chantier abandonnée, Assane travaille aussi bien dans les champs que dans les chantiers et se trouve à écrire le même genre de lettres de « Colorado » à sa mère. Dégoûté par le cercle infernal de la drogue dans lequel plongent ses compagnons, et qui se traduit par la double menace policière et mafieuse qui les guette, Assane décide de partir retrouver sa cousine à Florence. Mannequin à la carrière florissante, celle-ci l’accueille à bras ouverts, faisant montre d’une hospitalité et d’une générosité sans pareilles. Mais Assane, le fervent musulman, n’accepte pas la vie de concubinage que mène sa cousine. Refusant l’opportunité rêvée de l’asile qu’elle lui offre et de l’aide précieuse qu’elle promet de lui apporter, le personnage d’Assane fait à la limite figure d’un Don Quichotte moderne dans cet entêtement touchant à ne pas souffrir la moindre concession en ce qui concerne ses propres valeurs, dans un monde étranger qui non seulement ne les partage pas forcément mais qui, de plus, lui est d’une farouche hostilité et ne lui assigne que le statut d’une ombre au noir, hors-la-loi, dont la présence n’est qu’une précarité, une réalité hypothéquée.

Assane coupe finalement le cordon ombilical qui le lie à la famille en partant à Turin où il ne connaît personne et où il se lie à des Africains de différentes nationalités avec qui il travaille comme marchand ambulant. C’est lorsqu’il s’occupe de son jeune compatriote de dix-sept ans qui tombe gravement malade qu’Assane découvre l’action humanitaire de l’église et des ONG en faveur des immigrés. C’est là qu’il fait la connaissance d’une jeune institutrice qui donne des cours gratuits d’italien aux immigrés. Elle est impressionnée par la générosité de cœur d’Assane et l’aide à régulariser sa situation. Désormais, il travaille de jour dans une usine de recyclage. Le soir, il s’occupe de son jeune frère adolescent difficile avec lequel il réussit à se lier d’amitié. La vie commence à lui sourire. Mais tout n’est jamais pour le mieux dans ce qui est loin d’être le meilleur des mondes possibles et Assane est attaqué par une horde de jeunes Italiens xénophobes qui le battent barbarement et le jettent dans la rivière qui traverse la ville.

Encore une fois, Assane se retrouve dans les flots, au seuil de la mort, comme si l’Europe semblait lui signifier par le symbole de la vie, l’inévitable et fatal rejet de la xénogreffe.

Après quelques semaines au lit, entretenu avec dévouement par ses amis italiens, mais traumatisé et dégoûté, Assane décide de rentrer au pays, les côtes brisées ressoudées mais le visage marqué par une balafre. C’est dans son village natal qu’il retrouve son professeur, avec qui il avait gardé contact et dont les lettres le motivaient dans ses moments de désespoir. Cet éducateur retraité qui se voue désormais à des actions de développement durable dans la campagne sénégalaise, réussit à faire parler Assane de son expérience devant un auditoire d’enfants, afin d’en tirer les enseignements nécessaires et d’exorciser ses propres maux.


De l’est africain, le réalisateur éthiopien Hailé Gerima nous chante Teza en amharique signifie « la rosée ». Ces larmes qui, la nuit, coulent sur les joues des limbes et qui sèchent au lever du soleil. « A mon départ elle est encore là, à mon retour elle n’y est plus ». C’est ce qu’en dit la devinette traditionnelle du village de Anberber. Mais ce sort tendrement vaporeux n’est-il pas également celui de l’enfance ? Celle que le protagoniste essaie de retrouver, le long de ce film, dans les méandres d’une mémoire aussi estropiée que sa jambe, guettant à chaque matin le lever du soleil chanté par les villageois au bord du lac Tana, et s’identifiant jusqu’à la confusion aux enfants du village qu’il suit mû par la curiosité de la découverte et de la re-découverte.

En ces débuts des années 9O, les factions de l’opposition et du gouvernement de Mengistu arrachent les jeunes garçons de force à leurs familles pour en faire des enfants soldats. Anberber est témoin de l’assassinat de l’un de ces enfants qui essayait de se sauver. « C’est mon enfance qu’on a assassiné avec ce garçon » crie-t-il à sa mère qui n’arrive pas à comprendre l’amnésie de son fils, son profond désarroi et la douleur qui le hante et qui lui fait faire des cauchemars violents. Exorcisé par les prêtres du village, le choc de l’eau bénite glaciale lui fait retrouver des bribes de sa mémoire.

Anberber était parti étudier la bactériologie à Cologne pour revenir "éradiquer les maladies" dans son pays.

Rentré au pays après la chute de Haïlé Sélassié en 1974, Anberber avait suivi son ami Tesfaye qui l’aide à travailler dans l’hôpital de la capitale. Leur espoir dans le nouveau régime militaire à l’idéologie marxisante de Mengistu se métamorphose rapidement en une profonde désillusion et en une « claustrophobie paranoïaque » dans ce pays affamé où la terreur d’exécutions arbitraires déguisées en purges idéologiques rythme leur quotidien et finit par les rattraper.

A la veille de son départ pour l’Allemagne, à l’occasion d’un colloque international dont il aura profité pour ne plus revenir, Tesfaye est tué à la machette par un groupe révolutionnaire qui voue une haine viscérale à « ces intellectuels orgueilleux ». Anberber y échappe de peu et le ministre l’envoie à la place de son ami pour représenter l’Ethiopie. Il est fui par ses amis en exil qui le suspectent d’être un espion à la solde du gouvernement et retrouve un havre de paix chez l’épouse allemande de Tesfaye et leur fils à Cologne. Mais c’est là qu’il est attaqué par des jeunes néo-nazis qui le battent et le jettent par dessus le deuxième étage.

« Tesfaye a sacrifié sa vie pour un idéal, mais cela en valait-il- la peine ? A-t-il fait avancer d’un pouce le progrès qu’il espérait ou a-t-il participé à éclairer l’esprit de son peuple ? Le combat des intellectuels n’est-il pas finalement vain et absurde devant une guerre qui ne connaît que les mots « camarade » et « ennemi » ? Un différend sur la définition du socialisme (russe ou albanais) qui tourne à une lutte armée qui a pour chair à canon des enfants soldats enlevés à leur famille par le gouvernement pour combattre dans une guerre qu’ils ne comprennent pas et renvoyés si tôt mutilés ou agonisants : est-ce de cela qu’Anberber rêvait ? »

Ces interrogations qui martèlent l’enclume de ses souvenirs et qui refont surface douloureusement comme des poissons morts, pèsent encore sur le cœur d’Anberber, qui ne comprend plus les traditions cruelles qui régentent la vie au village, une vie qui ressemble de plus en plus à une simple survie dépourvue de toute saveur.

Ce n’est plus la « sainte trinité » de Marx, Engels et Lénine, ni celle de l’église éthiopienne qui le sauve. Son salut en est dû à une autre. L’amour de sa mère, celui passionné d’une jeune femme infanticide reniée par tous et que cette dernière avait accueillie, et les enfants du Dragon, ces garçons réfugiés dans la célèbre grotte du même nom afin d’éviter l’enrôlement et qu’Anberber instruit secrètement.

Le cauchemar nocturne qu’il faisait - celui d’un grenier dont le blé fuyait à travers de nombreux trous qu’il essayait de boucher désespérément avec les feuilles de ses livres (image d’un pays qui perdait sa jeunesse dans une hémorragie interminable qu’il ne peut guérir malgré son savoir) - va prendre fin le jour où de sa relation interdite avec sa bien-aimée sera né Tesfaye dont le prénom signifie « espoir ». Celui-ci vivra reclus avec les enfants du Dragon, comme les « dormeurs de la caverne » en attendant une ère de liberté qui poindra un jour.


Ainsi, comme nous pouvons le constater, les deux destinées autour desquels tournent ces deux films se croisent et convergent en plusieurs points. Le pays natal qui dévore ses enfants, avec des crocs de guerre ou de chômage, un continent aux allures de Chronos, où le temps du sablier ne coule plus que pour enterrer les rêves. Le pays de l’Autre, cet Occident qui chantait il y a juste quelques décennies la supériorité de « la race blanche » (il s’agit de l’Italie et de l’Allemagne dans les deux films) et où certaines jeunesses entretiennent le feu de la haine xénophobe par la violence de leurs actes.

Mais aussi un Occident qui est un passage obligé pour qui cherche à ramener progrès et prospérité dans son pays natal. Il s’y cacherait, quelque part, un Prométhée promettant le feu du savoir à qui viendra à sa quête traversant les rudes épreuves et obstacles qui se dressent sur son chemin. Un Occident duquel on garde une trace indélébile, une balafre, ou une jambe de moins. Le feu magnétique réclame des sacrifices de chair. Oui, l’Africain est entre deux feux, ne se sentant chez lui que dans un avenir rêvé, sans cesse reporté et ce ne doit en aucun cas devenir un lieu commun banalisé par les médias, comme toutes les tragédies de l’humanité.

Si de Seta est dégoûté par la bureaucratie du système de production au point d’avoir déserté pendant de longues années le cinéma avant de le retrouver pour signer ce film manifeste, il a fallu à Gerima quatorze ans pour constituer le budget de son chef-d’œuvre récemment récompensé du Tanit d’or aux JCC 2008. Leur courageux combat pour donner voix à l’Afrique pour qu’elle puisse crier ses maux à la face du monde, est à saluer avec respect et admiration.

Ghassen Amami

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