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JCC-2008 : Carnet de notes d’un cinéphile ordinaire

samedi 8 novembre 2008

Taoufik Karkar

Le jour de l’ouverture des JCC, je me suis contenté, faute de mieux, de parcourir les avenues de Tunis, et de redécouvrir l’ambiance festive habituelle de la ville durant les JCC.

Cette année, je me suis mis à noter, au fur et à mesure du déroulement des JCC, ce que je vois, ce que je vis de spécial durant la semaine des JCC, de manière très impulsive.


Dimanche :

J’ai vu 3 films :

1- Le premier est le film irlandais "Kings" :
A la sortie du film, j’ai appris deux choses :

- les irlandais ont beau de faire partie de la Grande-Bretagne : ils ne parlent pas anglais !
- quand on écoute parler un Irlandais, on ne sait pas s’il est en colère ou non !

Après cette expérience, je n’aurai pas le courage de parler avec un Irlandais !

Le Film ? Bar + bar + bar + ...+ bière + bière + bière . Je n’ai rien compris, malgré le sous-titre en anglais.

2- Le second film que j’ai vu, c’est "Beyrouth ville ouverte" et son nom en arabe est
دخان بلا نار

Du feu, il y en a ! De la fumée il y en a aussi et toute idée de Beyrouth et de Liban que peut avoir un Tunisien moyen comme moi qui ne connaît pas le machrek partira en fumée !

Les libertés factices, la violence, les manipulations de l’information, l’impact (pour ne pas dire autre chose) des pays voisins et surtout des pays bien loin du Liban sur la vie quotidienne à Beyrouth, les "tribus", etc..

Si vous voulez rectifier votre appréciation des mass média dans le monde libre (et non libre), courrez voir ce film, vous ne serez pas déçu ! Des effets de caméra, il y en a, et des effets assez inédits.

3- Le troisième film est "l ’Œuf ", un film turc sous-titré français :
Un drame très courant de la vie quotidienne, à ausculter à la loupe et à la lumière des temps contemporains : la mort d’une mère dans un village perdu dans la nature et dans les montagnes, un fils installé en ville, peu d’action, peu de paroles.

Le silence vous suggère des pensées, des problématiques, des thèmes bien classiques de la campagne et la ville, de l’éclatement de la famille, etc...

La caméra est toute nue : pas d’effet de lumière, pas d’effet de son, c’est le réalisme plat qui peut malgré tout vous transporter loin dans l’espace et le temps. A vous d’imaginer et de comprendre.

Lundi :

J’ai vu un seul film : Captain abou Raed, un film jordanien.

Je m’empresse de dire : « Allez le voir absolument ! » et j’ajoute « Emmenez les jeunes à le voir ! » Tout y est : l’argent, le savoir, la violence du père à l’égard de ses propres enfants et de sa femme, les rêves des enfants des classes populaires...

Certes, le film ne cherche pas à creuser dans la réalité, mais son aspect didactique, notamment pour la jeunesse dorée de nos sociétés arabes est plus qu’ évident...

Mardi :

J’ai vu un seul film : La maison jaune, un film algérien.

D’emblée, on est plongé dans un univers de montagnes semi-arides, des plantations ici et là... D’emblée aussi, on est convié à une fête de mariage, une scène anodine qui détourne complètement notre attention : une voiture de police s’arrête devant une enfant qui était en train de travailler la terre quand le cortège nuptial vient juste de passer devant elle. Un agent de police lui tend une convocation pour son père en lui annonçant la triste nouvelle : la mort de son grand frère dans un accident.

Dès lors, on ne sait plus où va nous mener le film, ce que veut nous montrer le réalisateur. Parfois, on a l’impression qu’on est en face d’une version algérienne d’un certain film comique cubain qui ridiculisait à outrance la bureaucratie (Le film en question s’intitulait "les bureaucrates" et date des années 60). Mais contrairement au film cubain, l’aspect comique des situations "citoyen-en-face-des-autorités" est très discret et on ne rit pas : on sympathise avec le père qui arrive malgrès toutes sortes de difficultés, bureaucratiques et autres, à récupérer le corps de son fils décédé bien loin du douar natal.

Commence alors un nouveau thème, inédit, surprenant : la douleur ressentie par la famille. Pas de pleurs, pas d’extériorisation d’aucune sorte, mais la douleur est là, sourde, profonde que ne pourra calmer et même vaincre que cet amour qui a fait surface avec intensité entre les membres de la famille : le père, la mère, la fille ainée et même les toutes petites filles. Et c’est cet amour qui apportera la lumière à la maison de la famille endeuillée, au sens propre et au figuré, car la maison jaune n’avait pas d’électricité ...

Au final, on a droit à une très belle chanson des montages des Aurès, où se trouve le douar, que la fille ainée AYA nous chante en solo, sans aucun instrument dans la langue de nos ancêtres, nous les maghrébins...

Mercredi :

J’ai programmé de voir par ordre de priorité (tous à 18h) :
- Mascarades, film algérien en compétition
- La fête du feu, film iranien hors compétition
- Adieu Bonaparte, film égyptien (Youssef Chahine), hors compétition (je l’ai déjà vu au moins deux fois)

Arrivant presque en retard, pas moyen de voir le premier. Donc je choisis le second.

Je l’ai choisi à cause de l’idée que j’avais que l’Iran, (ou la Perse) est un pays qui a ou avait des idées sacrées autour du feu, et je savais qu’il y a dans leur tradition une fête du feu et je m’attendais à une espèce de film-documentaire.

Mais, dès les premières images, j’ai compris qu’il ne s’agit pas de la fête du feu proprement dite.

Le film décrit la condition féminine et les relations hommes-femmes dans une grande ville iranienne. La description donnée n’a rien de surprenant : infidélité, filature, jalousie, espionnage, surveillance des téléphones, situation de la femme divorcée, violences conjugales, etc.

Rien n’est vraiment spécial ; la mixité dans la ville n’a rien à envier aux villes européennes. Sans le "foulard" que portent systématiquement toutes les femmes et sans le tchador que portent certaines d’entre elles, on se croirait bien dans une ville européenne, à mille lieux de la "société islamique" que certains médias veulent nous présenter, où la femme est exclue des lieux de travail et des lieux publics.

Quand je suis sorti du cinéma à la fin du film, je me suis dit qu’avec le foulard ou sans le foulard, dans "un régime islamiste" comme celui d’Iran ou dans un pays "moderniste" et "démocratique", les problèmes de la mixité résultant de l’accès de la femme au monde du travail, de la promiscuité des habitations (tels que les appartements) induisent les mêmes problèmes ici et là. Le foulard et les lois "islamiques" ne semblent pas pouvoir résoudre les maux de la société d’aujourd’hui, notamment dans un environnement fortement urbanisé.

"La fête du feu", qui n’est qu’une fête pour les enfants à l’occasion du nouvel an iranien, est plutôt une "fête" permanente des idées d’égalité hommes-femmes et de remise en question de la société machiste qui bouillonnent dans la tête des femmes malgré le foulard sur la tête. On est loin, bien loin de la femme soumise, cloisonnée dans les murs de la demeure conjugale, image classique de la femme dans un pays islamiste.

Finalement, je suis content d’avoir eu l’occasion de voir ce film iranien.

Jeudi :

Je n’ai vu aucun film ! Repos !

Vendredi :

J’ai vu un seul film : Ain Eshams, film égyptien son titre arabe est
عين الشمس

Son grand défaut, je le dis très haut, c’est d’être égyptien !

Je plaisante quand même un peu ! Personnellement, j’ai du mal à comprendre le dialecte égyptien : ça me demande un effort de concentration que perturbe le sous-titre en anglais et que j’aurais aimé consacrer à décrypter le contenu !.

Passons...

Dès le début et très vite, je m’aperçois que ce film est très original dans la narration, impression que m’a confirmé le rapport des experts que sont les membres du jury des JCC2008 lors de la clôture.

Les thèmes entremêlés de pollution, de guerre, des armes sales (j’aurai aimé que le film use de ce terme technique pour désigner les tanks-uranium et que les mass-média occidentaux ont mis dans la catégorie des armes du terrorisme massif), d’histoire religieuse, méritent d’être décortiqués et démêlés pour en sortir une vision plus claire de notre époque, de notre monde.

C’est sans doute un film à voir et à revoir, rien que pour mieux assimiler le(s) message(s).

Samedi :

J’ai programmé de voir "L’aquarium" ou "Leila’s birthday" en premier lieu et, pour la soirée, le dernier film de Youssef Chahine
هي الفوضى

au cas où je ne trouve pas une invitation pour la cérémonie de clôture.

Pas moyen d’avoir un billet d’entrée ni pour l’aquarium, ni pour Leila’s birthday. Je me suis dirigé vers le Colisée pour voir un film chinois "still life", traduit "une vie tranquille" (sous-titré en français).

Le film "une vie tranquille"

Je peux dire que je n’ai pas perdu mon temps. Un film descriptif de type "réaliste" de la classe des travailleurs. On apprend beaucoup de choses sur la vie en Chine, ce pays très lointain de nous, géographiquement et culturellement.

Le mérite de ce film, c’est qu’il est crédible dans l’image qu’il donne de la Chine. On n’y sent aucune propagande, même cachée. La vie n’y est ni rose, ni noire. On sort de ce film avec l’impression que la Chine se renouvelle perpétuellement : démolition, reconstruction ...

Soirée :

J’ai pris des précautions particulières pour voir le film de Youssef Chahine. Un peu avant 20 heures, je me suis pointé devant le guichet : ça s’annonce mal ! Trop de monde, bousculade, marché noir...

J’y suis resté jusqu’à 20h50 pour abandonner finalement.

Sur le chemin de retour, je pensais aller voir ailleurs ou me consoler avec une bière. En passant devant le cinéma Mondial, j’ai vu qu’il n’y a personne sauf les "gardiens" à la porte. Je leur ai dit que je n’ai pas d’invitation et ils m’ont dit que je peux entrer puisque j’ai une bouteille d’eau à la main.

Me voilà donc dans la cérémonie de clôture retransmise en direct du théâtre municipal par notre valeureuse chaîne TV7. La salle du Mondial était pratiquement pleine...

Je ne vais pas trop commenter la distribution des prix et encore moins les choix du jury... Mais j’ai apprécié le fait que ce dernier a refusé d’octroyer un prix destiné à une catégorie de film car dit-il, on devrait projeter les 11 films de cette catégorie programmés de longue date, mais seulement 10 ont été effectivement livrés au public des JCC.

Ainsi le jury a défendu non seulement un film inscrit comme les autres dans la compétition, mais aussi il a défendu le public des JCC. Bravo mesdames et messieurs les membres du jury !

Ensuite le Tanit d’or 2008 est projeté séance tenante ! Quelle surprise pour moi, car j’allais quitter la salle.

Le film éthiopien "Teza", Tanit d’or 2008, m’est apparu effectivement -comme l’a indiqué le rapport du jury- parfait sur presque TOUS les plans : images, musique, scénarios, acteurs, ...

Le thème (chute de l’empereur, révolution, problèmes post-révolutionnaires, visions biaisées du monde socialiste URSS, Chine, Albanie, etc...) est certainement très intéressant : Voir et faire voir le dogmatisme à l’œuvre avec son visage inhumain n’est pas une chose facile, même quand il s’agit d’idées et d’idéologies de gauche...

Malheureusement, je trouve que ce film correspond au standard occidental : Perfection technique, problématiques exposés par un va-et-vient entre le monde occidental / tiers-monde. De ce point de vue, le film est "conforme" aux règles de l’art cinématographique actuelles et "dominantes".

Dans cette conception qui élimine finalement les essais d’innovation dans l’art cinématographique, les films tels que "Beyrouth ville ouverte" ou "Ain shams", pour ne citer que ceux que j’ai vu, sortent des JCC handicapés, alors qu’ils devraient être encouragés en tant que films du tiers monde et faits pour le tiers monde.

Taoufik Karkar

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