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Les combats de l’underground :

-I- Le piratage ©

mardi 4 novembre 2008

Aziz AMAMI


A la Galerie 7, au terminus du métro Ariana, à El Mourouj, au Rgueb ou à Kairouan ... là où tu bouges, il y aura toujours un "graveur" à portée de vue. Chez ces "alchimistes" des temps modernes, tu peux t’attendre à tout trouver : des films de Sammama Chikli aux derniers succès du box-office américain, des différents cours numérisés de maths/physique/informatique/anglais au match « Tunisie Mexique » du mondial 78 ainsi qu’un enregistrement ancien de feu Nejib Khattab, etc. J’y ai même trouvé, une fois, des enregistrements rares de musique iranienne. Le tout à 1 DT le CD et à 1,5 DT le DVD !

Ce « paradis » des pauvres et avides de culture est désormais menacé. De façon persistante, des voix s’élèvent ici et là pour dénoncer le « fléau » du piratage. Pour les uns, il s’agit de défendre des intérêts personnels ou bien ceux des créateurs et des artistes, comme certains réalisateurs de cinéma et acteurs comiques « dérangés » par le fait que leurs oeuvres aient pu atteindre un plus large public sans que l’argent de celui-ci ne touche, de loin ou de prés, leurs poches. Pour les autres, à ce qu’il parait, il s’agirait plutôt d’une question de principe (dit-t-on), de respect des droits d’auteurs (sic).

Ce qui m’a poussé le plus à écrire à propos de la question, c’est certainement les opérations de contrôle sporadiques et timides qui visent les différents locaux de Galerie 7, cette sorte de petit Eden de beaucoup d’entre nous. Bon nombre de commerçants se sont vus infliger de lourdes amendes. Le fait que l’Etat ait signé des accords avec le géant planétaire Microsoft n’y est pas pour rien. L’accord conclu mentionnait clairement les questions relatives au « piratage » et à la « contrefaçon ». A mon sens, cette qualification est dénuée d’exactitude puisque les copies ne diffèrent en rien des versions originales des produits Microsoft, si ce n’est par le prix. Autre fait remarquable, le « Microsoft Innovation Center » du technopole El Ghazala, dont la tache principale est de faire le "tracking" des logiciels sans licences, vient d’annoncer un chiffre d’affaire de , tenez vous bien, 3 millions de dinars dès sa première année d’activité.1 La collaboration entre l’Etat tunisien et Microsoft est promise à un avenir adieux2 ; et pour cause : la promesse de lutter contre le piratage. Microsoft estime ses pertes quotidiennes, rien qu’en Afrique du nord, à environ 2 millions d’Euro à cause de la contrefaçon de ses produits logiciels3. Inutile de vous signaler que la plupart des « receleurs » des logiciels piratés n’ont pas les moyens de s’acheter la version originale. S’il n’y avait pas de versions piratées, ils n’achèteraient certainement pas, les versions originales. Le prix de la technologie et de l’innovation nous chèrement facturée.

Pour être plus clair, voici quelques prix, à titre indicatif, pour des logiciels utilisés par un large public. Le système d’exploitation Vista, en version Enterprise (la version qui pourrait satisfaire aux besoins de sociétés, facultés, programmeurs, et autres prolétaires du numérique, avec le moins d’instabilité) coûterait dans les 800 euros -à vous de convertir-. Le système XP, devenu obsolète et dépassé pour certains, coûterait dans les 400/500 euros ; et attention, la copie qui vous est fournie est destinée à usage STRICTEMENT personnel et limité à un seul poste d’ordinateur. Les prix sont dans les mêmes cieux pour ce qui de la suite Office. Il n’était question Jusque là que des logiciels les plus communs, je ne me suis pas encore tourné vers la suite Adobe (Flash/Dreamweaver/Photoshop etc...) indispensable pour tout étudiant en design, multimédia et arts graphiques. Le logiciel Flash, à lui seul, coûte l’équivalent de 699 $ ! Les règles de l’EULA (End User License Agreement) mentionnent bien : 1 CD = 1 Licence = 1 PC = 1 Utilisateur ... Que fera l’étudiant ? Apprendra-t-il à manier “virtuellement” ses outils d’apprentissage ? Dessinerait t-il dans une feuille en se disant : “Maintenant je clique par là, et je fais ceci ... j’aurais normalement ce résultat ... Ah tiens : c’est un bug. Pourquoi il y a un bug ??”

Il est plus facile et plus aisé de parler du copyright, du droit des riches à l’être encore plus, que de penser sérieusement au droit d’accès de tous aux nouvelles technologies et à la Connaissance. Ce droit implique LA POSSIBILITE réelle d’avoir accès à l’intelligence des autres. D’ailleurs, les produits informatiques (plus précisément les produits logiciels fruit du travail des développeurs) se distinguent par le fait qu’ils ne passent, presque pas, par aucun processus d’industrialisation proprement dit. Il s’agit d’un produit mental à premier ordre. Un produit directement issu d’intelligence humaine. Son coût d’investissement est facilement minimisable -je me permets de l’affirmer-, sans amortissement ni rien. Il s’agit d’une création assimilable en certains points, aux travaux des différents scientifiques, artistes, hommes de lettres ... Peut-t-on imaginer une taxe imposée sur l’utilisation ou sur la lecture d’une démonstration mathématique, ou physique ? Peut-t-on imaginer la possibilité d’imposer un montant à toute personne voyant, dans une photo, l’oeuvre d’un artiste ? Peut-t-on imaginer une contrepartie pour écouter un poème ? A mon sens et je mesure la portée de mes mots, il est plus qu’impératif de défendre Galerie 7, et autres "graveurs" et téléchargeurs anonymes de notre "underground". A travers eux, et par eux, nous défendons le droit du citoyen, époustouflé par l’achat miraculeux d’un PC, à l’accès à la connaissance, à la technicité. Le droit de l’étudiant à l’étude passe par son droit à l’accès à ses outils de travail. Et un logiciel de 700 euros ... A quoi servirait le baccalauréat et l’orientation !

A mon humble avis, au risque de vous choquer, on pourrait penser à des solutions de partenariat entre les cinéastes tunisiens, et autres artistes, d’une part, et un comité des "graveurs" les plus connus et les plus influents, car fournisseurs des autres, dont par exemple "SBS", le "King", le "Parnasse" afin d’aboutir à une sorte « d’arrangement » qui pourrait satisfaire tout le monde. Car on doit admettre que les gens ayant acheté en masse les films tunisiens piratés, et beaucoup de fois mal filmés, sont des gens"déjà décidés" à ne pas aller au cinéma. Je ne m’empêcherai pas d’affirmer que les « pirates » en question ont permis, en quelque sorte aux cinéastes de toucher à un public plus large. Mais vu la crise financière que connaissent nos cinéastes, ce serait une bonne idée de trouver un accord convenable. Pourquoi ne pas concevoir un système où le film tunisien serait vendu à 3DT, dont 2DT vont aux cinéaste/producteur/ et 1DT au "graveur" qui joue le rôle de distributeur ; et en contre partie ce sont les cinéastes qui fournissent les copies originales (numérisées ou non) directement, un laps de temps respectable après la sortie sur scènes du film. Les cinéphiles iront toujours aux salles de cinéma, et je vois mal le tunisien moyen s’acheter un DVD à 35 DT rien que parce qu’il est original. Il suffit de voir le nombre de DVD originaux vendus dans les 2 hypermarchés la place. Il est dérisoire.

Trêve de principes à la noix, je pense profondément, et je le répète, qu’il faut soutenir et défendre les « pirates ». Ils nous garantissent le summum de la société de l’information avec un minimum de coûts. Leur existence est une condition préalable pour qu’une société comme la notre, au pouvoir d’achat meurtri, trouve son chemin sur l’autoroute numérique. La société de l’information, bien qu’elle ne soit qu’un slogan pour beaucoup, est une nécessité, voire même un déterminisme. Y accéder en masse, du moins en garder la possibilité, est tout aussi important que toute autre problématique.

Aziz AMAMI

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