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Théâtre municipal de la ville de Tunis

Les J.C.C réhabilitent la « Bonbonnière »

dimanche 2 novembre 2008

Habib Kazdaghli

Pour la première fois dans l’histoire des journées cinématographiques de Carthage, la cérémonie d’ouverture de la 22ème session s’est déroulée samedi dernier au théâtre municipal de la ville de Tunis. S’agit-il d’ une indisponibilité de la fameuse salle du Colisée, traditionnellement réservée pour l’ouverture et la clôture du Festival ou bien ce sont les organisateurs qui ont voulu doter le festival de sa « croisette » et de « sa montée des marches » ?

Importe peu les mobiles du changement du lieu, nous ne pouvons que saluer ce choix judicieux. Il a permis de donner une nouvelle vie et mettre sur les devant un édifice classé « monument historique » depuis octobre 1992, après avoir été sauvé, in extrémis, de la démolition au début des années quatre-vingt du siècle dernier.

Monument centenaire, incontestablement, le théâtre municipal, connu également sous le nom de la bonbonnière, il le plus ancien et le plus prestigieux espace culturel de la ville de Tunis. Cet édifice de style « Art nouveau ». Les formes distinctives de ce style d’architecture et décoration ornent encore la façade principale et les galeries. Ce bâtiment public dédié à la culture et aux loisirs, en pleine période coloniale, est l’œuvre de l’architecte Jean-Emile Resplandy. Né à perpignan en 1866, après des études à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, il s’installa à Tunis à partir de 1894. Architecte principal à la Direction des Travaux Publics de 1894 à 1900, il continua à exercer, par la suite, comme architecte privé. Ses traces sont encore visibles à Tunis et à Sfax. Il a été le concepteur de plusieurs édifices de ce qui s’appelait à l’époque Ville neuve ou quartier européen de la ville de Tunis. Il fut le maître d’œuvre de l’organisation de la rue Léon Roches (actuelle rue Mustapha Mbarek) et l’architecte de plusieurs habitations hôtels qui jalonnent cette rue reliant le Bab Bhar au marché central. Il est également l’architecte du Palais de justice de Tunis, du groupe scolaire de la rue Roustand (actuelle avenue Habib Thameur), de l’hôpital civil de Tunis (actuel Hôpital Charles Nicolle) et enfin le Théâtre municipal de la ville de Tunis. A Sfax, il a été le concepteur du siège de la Compagnie Sfax-Gafsa, bâtiment toujours en vie, sur l’artère principale de la ville de Sfax, mais en état de délabrement et dans l’attente d’un classement et d’un vrai lifting . Le Théâtre municipal de Tunis a ouvert ses portes en 1903 et agrandit en 1912, il faisait partie d’un complexe culturel et de distraction comprenant le casino municipal qui formait l’angle entre l’artère principale et l’avenue de Carthage. Il comprend également le prestigieux complexe du Palmarium et l’hôtel Tunisia Palace formant un énorme îlot qui arrivait jusqu’à la rue de Yougoslavie (côté sud) et la rue de Grèce (côté Ouest)..

Au lendemain de l’indépendance du pays, ces joyaux de l’architecture du XX e siècle vont disparaître, l’un après l’autre, du paysage de la ville, dans l’indifférence la plus totale. A l’époque, le centre ville, construit selon le modèle européen, avec ses multiples édifices, était considéré comme appartenant « à une époque révolue », ne bénéficient d’aucune protection ou classement. La première victime fut le Casino municipal, démolie au cours des années soixante, le Palais de l’Artisanat va prendre la place mais pour succomber à son tour . Aussi, au début des années quatre-vingt, dans le cadre d’une opération juteuse de rénovation-démolition , les marteaux piqueurs, en pleine attaque meurtrière contre la prestigieuse salle du Palmarium et l’hôtel Tunisia Palace, vont causer des effets collatéraux sur les bâtiments voisins, provoquant des fissures dans les murs du théâtre, le seul édifice encore debout et qui juxtaposait la défunte salle de cinéma. La destruction du théâtre a été sérieusement envisagée et le bruit a couru dans la cité que le conseil municipal pourrait donner son aval à une telle opération (Attariq Al jadid a publié à l’époque, fin 1982, un écho de ces bruits et chuchotements). Un mouvement d’opinion se développa, une prise de conscience de l’importance du gâchis qui allait être causé, prena vite forme. Il est important de signaler que ce mouvement de défense du patrimoine urbain de la ville est animé par quelques intellectuels, des enseignants de gauche ainsi que les jeunes architectes modernistes qui font circuler une pétition et alerter l’opinion à travers des articles de presse et des prises de position. Le théâtre sera sauvé, le reste de l’îlot (café, centre commercial… ) sera construit, sans jamais plus parler de salle de cinéma, dans une architecture d’accompagnement respectant le style architectural de la bonbonnière. Le théâtre sera classé en 1992, mettant officiellement en route un processus de patrimonialisation encore en cours.

Désormais, la ville assume pleinement toutes ses composantes urbanistiques et architecturales, indépendamment de leur période de construction, ancienne ou récente. Les parties dites européennes, édifiées au cours de la première moitié du XX e siècle, sont reconnues comme une part intégrante du patrimoine urbain tunisien. Ce patrimoine riche et aux apports pluriels, mérite toute l’attention et la protection de la part aussi bien de l’opinion que des pouvoirs publics. La mise en relief par l’actuelle session des JCC du théâtre municipal comme haut lieu de mémoire de la vie culturelle de la cité est un geste qui mérite tout le respect et l’encouragement. C’est aussi une occasion pour rappeler ce que la ville et ses édifices doivent à son peuple de gauche et à ses intellectuels libres.

Habib Kazdaghli

Professeur d’Histoire, Faculté des Lettres de Manouba

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