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Les carnets de notes d’Oedicnème criard

Chronique de la nature et du quotidien : Trafics

jeudi 30 octobre 2008

Zinelabidine Benaïssa

[vert fonce]Quand on écrit sur la nature, on se répète parfois, on radote. Que mes lecteurs m’en excusent, mais c’est en quelque sorte la loi du genre : tant que le problème existe, il faut le pointer du doigt. Je vais donc encore une fois parler du commerce des animaux sauvages protégés (morts ou vivants), commerce illicite bien entendu, dont on néglige trop souvent l’impact négatif.[/vert fonce]

Et d’abord, une question que je me pose chaque fois que je passe par ces marchés hebdomadaires aux animaux, qui foisonnent un peu partout dans le pays et qui semblent même depuis quelques années prendre du poil de la bête, si j’ose dire, et développer inexorablement leurs tentacules : sommes-nous dans un état de droit, oui ou non ? Est-ce que les lois que le législateur rédige à longueur d’années sont des lois de façade destinées à ne pas être respectées ? Est-ce qu’il y a en Tunisie des personnes qui sont au-dessus des lois, des personnes qui confondent en toute impunité trafic et commerce légal ?

Je vous ai déjà parlé des ces milliers d’oiseaux encagés, chardonnerets, verdiers, serins cini, tarins des aulnes, linottes mélodieuses, attrapés au mendef, au lac, au trébuchet, à la glu, exposés au soleil, dans des cages minuscules, souvent à même le trottoir, et qui meurent par centaines, avant de trouver acquéreurs. Ce n’est pas possible qu’on laisse faire, qu’on se contente d’attendre la disparition annoncée, l’extinction programmée de nos oiseaux chanteurs, sans réagir, avec un haussement d’épaules qui signifie à la fois l’impuissance et le désintérêt à quelque chose qui paraît secondaire. "Il y a des combats plus importants !" m’a-t-on souvent dit. Mais, pour moi, c’est le même combat !

Tout est lié. Quand on protège la nature, on protège l’homme. Je sais, ça fait cliché, mais je demeure convaincu qu’une politique qui s’attaquerait d’une façon responsable au problème du développement (forcément durable), qui résorberait le chômage et qui combattrait les inégalités entre les régions, et, bien sûr, entre les hommes, défendrait, par là même, nos forêts, nos sols, notre eau, notre mer, nos oiseaux, bref notre nature. Ce n’est pas possible de faire autrement. Si je peux me permettre ce raccourci, je ne peux pas me sentir entièrement libre, quand des oiseaux faits pour la liberté sont en cage et que je me sens incapable, en tant que citoyen, de faire quelque chose pour les libérer, alors que j’ai le droit et la loi de mon côté. Il va de soi que je ne parle ici ni des perruches, ni des canaris, oiseaux "domestiques" qui auront du mal à survivre hors de leurs prisons.

Il y a une quinzaine d’années, on a trouvé chez un marchand de volailles de l’Ariana un aigle royal ! Le plus rapace des deux n’est pas celui qu’on croit ! Un aigle royal dans une cage à poules, et qui n’avait même pas la place de se tenir droit. Heureusement que l’histoire se termine bien et que notre aigle a été saisi, soigné puis relâché quelque part dans une montagne de la Dorsale tunisienne, où survivent tant bien que mal ses congénères. Mais pour un aigle sauvé, combien d’aigles, de buses, de circaètes capturés et condamnés à court terme ? Certaines espèces font l’objet d’un trafic international de type mafieux réglé comme du papier à musique. Le faucon sacre et le faucon pèlerin en sont les premières victimes. Depuis quelques années le faucon lanier est devenu, lui aussi, très bien coté à l’argus des contrebandiers. Et à côté des pros qui travaillent avec les émirs du Golfe ou les grands fauconniers, et qui semblent avoir des complicités à tous les niveaux, il y a des néophytes qui dénichent des poussins au nid, ou qui capturent un oiseau blessé et qui lui attachent une corde à la patte. Résultat : au bout de deux trois jours la patte est gangrenée et l’oiseau condamné. J’ai dans mes carnets de notes des dizaines et des dizaines d’exemples qui ont tous un même synopsis : un oiseau capturé, une corde solidement attachée à la patte, gangrène puis mort de l’oiseau. Dans le meilleur des cas, il survivra estropié dans une cage de zoo ou dans une basse-cour.

Je voudrai terminer par un autre type de trafic. Un trafic que j’appellerai touristique. Heureusement que le temps est révolu où les touristes retournaient chez eux avec des animaux vivants, notamment les animaux du désert : fennec, varan, renard, fouette-queue, gazelle même. Les contrôles sanitaires aux frontières ont tout de même fait des progrès, tout aussi bien en Tunisie qu’ailleurs. Heureusement qu’on ne fabrique plus des souvenirs de Douz ou de Nefta avec les jolies cornes arquées en lyre de la gazelle dorcas. Non, actuellement, ce qui fait fureur c’est les reptiles empaillés, qui, comme certains l’ignorent peut-être, sont protégés par la loi malgré leur mauvaise réputation et la phobie qu’ils inspirent. On voit sans doute moins de varans dans les boutiques des artisans qu’il y a quelques années, mais les vipères à cornes, les cinques (les fameux poissons des sables) abondent. J’ai eu l’occasion de visiter l’atelier d’un taxidermiste à Kébili. C’était l’horreur absolue : des bassines remplis à ras bord de scorpions. « Il y en a 20 000 dans chaque récipient », m’a-t-il dit, avec beaucoup de fierté. Là dans un coin des peaux de zorilles, de renards et de genettes, et sur l’établis, des serpents en pagaille, vipères à cornes, vipères du désert, couleuvres, s’entrelaçant, formant des caducées macabres, attendant l’écrin qui en fera le cadeau qui, au retour, fera plaisir au fils du voisin, ou alors à la cousine issue de germains de l’arrière-neveu de tante Odile.

Zinelabidine Benaïssa

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